— Tu regardes notre jardin ? dit-il en s’efforçant de prendre une intonation gaie.
— Non, soupira-t-elle, comme absente, je ne regarde rien ; je suis trop lasse…
Bernard se pencha au dehors : l’acide parfum de pommes pressées pour le cidre, quelque part, dans le voisinage, enivrait la tiédeur de cette soirée d’automne ; elle lui fut douce à respirer ; il reconnut la lente et intime mélancolie des soirs de l’Ouest, et il songea qu’en cette ville, presque étrangère, il ne serait pas tout à fait dépaysé.
Une minute, il examina « son jardin » : c’était une cour entre deux murs, longue peut-être de vingt-cinq pieds, large de quinze ; au fond, deux fusains tortueux voilaient de leur verdure ascétique un réduit à toit de zinc ; plus près, un jeune prunier inclinait ses branches grêles et sans feuilles ; il y avait, sur un semblant de pelouse, des amaryllis emmêlées, telles que des joncs sur une mare ; mais, à droite, des pampres rougis illustraient un pan de muraille ; et des fougères jaunissantes, hors de la pénombre humide, soleillaient comme des ostensoirs.
A l’instant où Bernard s’oubliait à les considérer, les cloches graves d’une église, — celles de la cathédrale sans doute qu’il savait proche, — tout d’un coup mugirent ensemble ; le silence de la cour frémit sous leurs vibrations ; une sorte d’allégresse titubante précipitait les répliques de leur carillon terrible, leurs chocs semblaient marteler des portes de bronze qui grondaient, et l’ébranlement sonore rebondissait, par-dessus les nuées, vers des cieux d’éternelle splendeur. Ensuite, leur tumulte diminua, s’éteignit.
— Oh ! les puissantes cloches ! observa Bernard, en même temps qu’il remettait dans un étui ses lunettes ; elles nous consoleront de la mer que nous n’entendrons plus.
— Ne me parle point de la joie des cloches, fit Hélène ; Dieu n’est pas bon.
— Ma chère Hélène, tais-toi, protesta-t-il sans violence, Dieu est ineffablement bon. Il eut pour épouse la Pauvreté, et il nous la donne.
Hélène éclata de rire ; sa gaieté subite eut une résonance âpre et sardonique :
— C’est joli ! tu veux prendre une autre épouse. Alors il faudra que nous divorcions ?