Elle se leva brusquement, comme pour s’enfuir ; mais Bernard étendit ses grands bras, l’attira contre sa poitrine :

— Pauvre chérie, tu sais bien que, sans toi, nous n’aurions plus le courage de souffrir ni d’espérer.

— Tu as raison, je suis une méchante, dit-elle dans un sanglot réprimé, confuse d’une mauvaise parole, ou domptée par la force d’amour qu’elle sentait chez son mari.

Elle tendit ses lèvres sèches à son baiser ; mais il avait, soudain, découvert en elle quelque chose dont il trembla.

II

Cette première nuit, dans leur domicile de commerçants, fut de celles qu’on dénomme « blanches », parce qu’elles sont doublement noires. Hélène, à deux heures du matin, se retournait encore dans son lit ; le voyage, les journées harassantes, la surtension anxieuse, le désordre même de la chambre, l’odeur de poussière que suaient les meubles et le plancher, tout crispait son idée fixe : « Je ne pourrai plus dormir. » Bernard, homme d’un sommeil régulier, profond, avait fait, auprès d’elle, depuis leur catastrophe, l’apprentissage de l’insomnie. Adjointe à ses tourments, la nervosité de sa femme le rendait, lui aussi, nerveux. Néanmoins, la fatigue le ramenait, d’ordinaire, à l’équilibre du repos ; il parvenait, en se recueillant dans une oraison monotone, au silence intime, jusqu’à ce que sa pensée défaillît. Mais, cette fois, le mot transperçant d’Hélène : « Il faudra que nous divorcions ! » s’agriffait à sa cervelle ; il se répétait en vain qu’elle ne pensait vraiment pas une pareille phrase, puisqu’aussitôt elle lui en avait demandé pardon :

« Oui, cherchait-il à se convaincre, une grimace de souffrance n’est pas le réel visage de quelqu’un. Une femme excédée de lassitude, angoissée, dément son cœur en s’exaspérant. Je suis lamentable de m’alarmer, comme si elle avait perdu sa droiture.

« Mais fuirai-je cette évidence ? Hélène a horreur de la pauvreté ; elle ne tolère pas la vie sans une certaine somme de bien-être. Elle ne la comprend point comme moi. Elle ne m’aime pas assez, elle n’aime pas ses enfants assez pour que la misère avec nous soit du bonheur. Elle cherche une issue à tout prix, elle l’exige. De sourdes révoltes assaillent son âme en désarroi. Elle regimbe contre Dieu qui nous éprouve. Il ne la tentera pas au delà de ce qu’elle peut endurer. Seulement, elle trouvera toujours que c’est trop. Ah ! mon Dieu ! que je meure à la peine, s’il le faut ; mais que je lui fasse une existence selon sa faiblesse, et que, jamais, elle ne fléchisse jusqu’au désespoir… »

Alors, il remuait en sa tête les calculs d’où sortirait le redressement de ses affaires, le chiffre de bénéfices possible, ce qui lui resterait après avoir payé son loyer, sa patente, ses impôts et les trois mille francs d’annuités, plus les intérêts qu’il devait à Bonfils. Comment retenir, étendre sa clientèle ? Les autres libraires, de quel œil accueilleraient-ils un concurrent inconnu ? Et, sans doute, la librairie toute seule ne suffirait pas. Il faudrait vendre aussi du papier, des plumes, des images pieuses, des cartes postales. Afin que le public fût bien averti du changement de la maison Bonfils, quelques annonces dans le journal du lieu seraient expédientes, et un prospectus que Mme Couaneau glisserait dans toutes les boîtes du quartier. Le front sur son traversin, Bernard cherchait, pour ses réclames, les formules qui conviendraient.

Un autre que lui eût, depuis longtemps, prévu des détails. Mais son caractère possédait une singularité qu’avait accrue son mysticisme : dès qu’un acte lui paraissait profitable, il répugnait à l’envisager. Il en repoussait l’image, comme mesquine et plate. Combiner des gains, c’était, de sa part, héroïque. Ce qui ne l’empêchait point de sentir lourdement, privé de ses rentes, sa différence de position.