De même, un autre aurait songé sans dégoût : « J’irai voir mes confrères en librairie, les directeurs de pensionnats, des personnages ecclésiastiques ; je leur ferai valoir les circonstances pressantes où je me débats, mes charges de famille, mes aptitudes. » Quant à lui, jusqu’à sa quarantième année son aisance lui avait assuré l’illusion d’être indépendant. Jamais il n’avait mendié un service, il s’était contenté d’en rendre. A présent, s’il arrêtait son esprit devant ces démarches humiliantes, il essayait de s’y dérober par de fallacieux prétextes : « Je saurai mal m’y prendre, et, en essayant de plier l’échine, j’offenserai les gens. »

Et pourtant il ramenait sa volonté contre l’obstacle ; il voulait briser sa hauteur, devenir un homme nouveau, un humble. Il avait marché, toute sa jeunesse, sur des duvets de cygne ; désormais, il écorcherait ou, à la longue, durcirait ses pieds sur des tessons de bouteilles et des cailloux pointus. Il se résignerait, pourvu que l’honneur fût sauf, à n’importe quoi.

Si, au moins, en retour de ses peines, les siens étaient bons ! Mais la dure boutade d’Hélène demeurait implantée dans les coins tendres de son être, les ravageait. Il se morfondait à réfléchir :

« Elle m’en veut de nos malheurs, et Paulette se met avec elle. Paulette en veut à son père. Adèle et mon petit Charles sont les seuls qui m’aiment. »

Entre Hélène et Bernard le désaccord des tendances était originel. Tant qu’ils eurent la richesse, Hélène faisait des concessions. Maintenant, ils se heurtaient à tout propos. Bernard n’eût demandé qu’à se leurrer sur elle ; quand une erreur est mal remédiable, on se bouche les yeux jusqu’au moment où une certaine secousse contraint à ne plus être aveugle. Sa parole : « Dieu n’est pas bon » l’avait éclairé malgré lui ; alors qu’il s’efforçait d’atteindre les refuges de l’abnégation mystique, elle se collait à la terre désespérément, elle divaguait comme une enfant malade, elle blasphémait plutôt que de se soumettre et de rendre gloire à la Main suprême qui la touchait :

— Elle ferme sa porte à Dieu, elle veut qu’Il s’en aille…

Nulle constatation ne semblait à Bernard plus désolante. D’elle à lui, il percevait un obscur abîme qu’il ne pouvait franchir ; et par quelle preuve la persuader que le dénûment est une béatitude ? Elle souffrait, elle ne voulait plus souffrir et n’admettait rien au delà.

Le plus douloureux durant cette longue nuit, ce fut de taire son chagrin. Il n’osait rouvrir le débat, de crainte qu’une explosion d’aigreur n’aggravât leur conflit. Hélène respirait à son côté ; elle chiffonnait par instants les guipures de sa taie d’oreiller ou grattait avec ses ongles les lettres enlacées, brodées sur le drap. Et il s’interdisait de la questionner ; il n’aventurait, pour la supplier d’être calme, que des exhortations câlines, à de longs intervalles. Elle répondait :

— Mais toi aussi, trouve donc le sommeil. C’est fini de dormir. Je suffoque dans cette baraque. Et puis, ces rats, oh ! ces rats !

Les boiseries vermoulues livraient, en effet, passage à des bandes extraordinaires de rats qu’on entendait scier les solives, courir et crier ; ils se pourchassaient avec une telle furie que la cloison, quelquefois, paraissait crouler sous leur galop ; ils sautaient jusqu’au fond de la chambre, parmi les tables et, au moindre bruit s’enfuyaient, entraînant on ne savait quoi. Hélène avait peur que Charles ne fût mordu dans son sommeil ; elle croyait sentir ces vilaines bêtes monter contre elle. Vers quatre heures du matin, ils s’apaisèrent.