Par la fenêtre entrebâillée un air vif se glissait ; le silence des rues s’emplit tout à coup d’un piétinement rythmé, d’un vague cliquetis d’armes ; des charrettes cahotèrent. Ce devait être des soldats qui s’en allaient à la gare, s’embarquer pour le front. Hélène et Bernard, sans échanger leur pensée, eurent la même : ils comparèrent leurs tribulations à l’inévaluable somme de souffrances que des myriades humaines pâtissaient dans l’insomnie fangeuse des tranchées. Hélène se représenta Jules : Où était-il ? Vivait-il encore ? L’idée d’un malheur qui réduisait à de minimes proportions les siens infondit en ses veines comme un rafraîchissement ; elle se laissa couler dans l’indéfini des songes, et Bernard, enfin, put reposer.

Au grand jour, une voix enfantine les tira tous deux de leur sommeil d’accablement. Charles, qui couchait dans leur chambre, s’était réveillé ; ni sa mère ni son père ne bougeaient ; il s’effraya, les appela, et, sautant hors de son lit, vint caresser la chevelure de Bernard, lui cria dans l’oreille :

— Petit père, m’entends-tu ?

Bernard se dressa en chancelant, tel qu’un homme ivre ; quand il dormait, il avait peine à réintégrer l’univers tangible, comme s’il eût ailleurs sa patrie ; et, ce matin, sa tête restait bourrelée des cruels pensers nocturnes. Mais, aussitôt debout, il se confirma dans de viriles résolutions. Ce n’était plus le temps des doléances infructueuses : il s’agissait de s’installer, d’organiser la maison, et, dès qu’on pourrait, de gagner sa vie ; expression, en apparence, usée comme un vieux sou, mais qui se colorait, pour sa misère, d’une clarté farouche ; car, désormais, ne rien gagner, c’était, à moins de mendier, mourir.

Il gourmanda Paulette attardée en ses draps et descendit à la cuisine où Adèle, depuis longtemps levée, déballait des ustensiles. Comme, en l’embrassant, elle lui demandait s’il avait passé une bonne nuit :

— Pas trop mauvaise, répondit-il, malgré les rats.

— Il nous faudra un chat, fit-elle en se remettant au travail.

— Il nous faudra deux chats, reprit Bernard, toujours porté à voir en grand.

— Deux ? s’étonna la prévoyante Adèle. Leur nourriture sera une charge.

Cette leçon d’économie causa un léger choc à Bernard. Adèle avait raison ; ils en étaient à ce point de ne pouvoir nourrir deux chats ! Mais la sagesse de sa fille le toucha d’une joie sérieuse.