— Cette petite, songeait-il, sera une colonne de notre pauvre foyer.

Adèle n’avait pas encore douze ans ; sa taille élancée et ses hanches fermes lui donnaient déjà une tournure de grande fille. Sous les bandeaux unis de ses cheveux d’un blond cendré son visage était suave, sans fadeur pourtant, grâce à des sourcils châtains et à un nez fûté, le nez des Restout ; ses yeux, beaucoup moins myopes que ceux de Bernard, en répétaient, plus céleste, l’azur ingénu ; c’étaient aussi des yeux faits pour les pays du soir et qui semblaient regarder au delà du couchant. Ses joues claires, animées par le rude ouvrage, dans le jour gris de la cuisine, émettaient une sorte de rayonnement. Son sourire eût égayé même la porte d’une prison.

Bernard avait fait quelques pas au milieu de « son jardin » ; elle lui montra, du côté où donnerait le soleil de midi, trois ou quatre roses tardives, mouillées de pluie et molles sur leur tige, mais qui restaient odorantes :

— Tiens ! dit-il, presque jovial, nous avons des roses !

— Oui, appuya-t-elle, maman verra que notre poulailler peut être un paradis.

Le magasin n’était pas ouvert ; la veille, Mme Couaneau avait appliqué les volets contre la devanture ; elle ne devait revenir qu’à dix heures du matin ; Bernard sortit et les retira. Il accomplit son premier acte rituel de boutiquier. En jetant un coup d’œil sur la rue, il fut surpris de s’apercevoir que le flot des passants suivait, plus haut, la rue Saint-Dominique et la rue Marchande, celles où il savait établis les plus importants libraires et papetiers de la ville ; personne, dans l’instant, ne descendait ni ne remontait la rue de la Barillerie. Cette remarque n’eut rien d’agréable. Mais allait-il en induire que les affaires de sa librairie seraient nulles ?

— Quand on nous connaîtra, on viendra.

En attendant, il avait besoin d’un menuisier pour poser des rayons et planter des clous ; car il était mal exercé aux tâches manuelles ; toute son ambition, en cet ordre de choses, se bornait, puisqu’il s’improvisait marchand, à faire proprement des paquets. Mme Couaneau avait offert un ouvrier qu’elle connaissait, ayant nom Papin. Bernard vit arriver, avec sa boîte d’outils, un petit homme d’une cinquantaine d’années, replet, rubicond, à l’œil narquois. Sa politesse lui inspira une bonne opinion de ses talents ; et, tandis que Papin se mettait à scier placidement une planche, lui-même, à grand effort, déclouait des caisses. De temps à autre, fatigué, il s’interrompait, et parlait au menuisier qui s’arrêtait aussi dans sa besogne. Bernard l’interrogeait sur la ville, sur le commerce, sur le caractère des habitants. Papin ne demandait qu’à prolonger ces pauses ; il raconta sa vie de célibataire :

— Chez moi, exposait-il de sa voix grasse et flegmatique, tout est rangé comme si j’avais une femme. C’est triste, tout de même, de vieillir seul…

— Alors, mariez-vous, lui dit Bernard, enclin aux vertueux conseils.