— Vous, docteur, vous nous restez. Quand vous serez parti à votre tour, quel ami aurons-nous dans cette triste ville ?

Elle faisait sur elle-même un horrible effort pour ajuster à ses paroles le masque insignifiant qu’imposait une position délicate. Woronslas discerna en ses intonations un certain manque de naturel ; il pensa qu’elle souffrait et se contraignait. Sa vanité se rassura, son amour tressaillit d’une confuse espérance. Anxieux un instant, il reconquit sa victorieuse sérénité, osa redire que les plus heureux moments de son séjour s’étaient passés dans la librairie ; il renouvela ses louanges sur les magnifiques dons de musicienne qu’il avait admirés chez Mme Dieuzède.

Hélène baissait les paupières et faisait mine de sourire aux compliments qui la torturaient. Sous chaque mot de Woronslas elle entendait autre chose, elle y répondait en désir d’autres mots. Bernard, malgré son énorme satisfaction d’apprendre que l’homme dangereux s’en allait, ne retrouvait qu’au dehors sa mansuétude. Les mensonges d’un tel entretien l’excédaient, et Brouland comprenait le paradoxe de le prolonger. Aussi se préparait-il à dire :

— Je ne suis pas très bien, mon vieux, tu m’accompagnes à l’hôpital ?

Mais Paulette descendit, se jeta presque indécemment au cou de Glenka :

— Ce n’est point vrai, grand ami, que vous nous quittez ? Non, je ne veux pas !

Charles accourut derrière elle, tirant par la bride un cheval à roulettes, cadeau de son père qui le faisait participer à l’aubaine des six mille francs ; et le cheval offrit une diversion. Glenka s’était rendu compte, chez Bernard, d’un embarras et d’un recul intime ; la cause de ce changement ne lui était pas encore évidente ; seulement il sentait ses propos affables résonner comme un motif de romance sur les touches d’un piano désaccordé. Il avait aussi remarqué l’absence du meuble opulent, la laideur du vide qu’elle creusait. C’est pourquoi il aventura une proposition :

— Cher ami, voudriez-vous me rendre un petit service ? J’ai acheté ici, à une vente, une vitrine Louis XV que vous avez vue dans ma chambre. La faire, en ce moment, transporter à Paris, ce serait, comme disent les Manceaux, bien casuel. Pourriez-vous, jusqu’à ce que je rentre chez moi, lui donner l’hospitalité ? Elle remplacerait avantageusement votre monumentale armoire, puisque vous avez trouvé à celle-ci une autre place.

La demande s’énonça d’une voix si naturelle et avec un tel à-propos, que Bernard n’aurait guère pu, sans une brutale discourtoisie, refuser. Et quel biais délicat pour feindre, en obligeant les autres, d’être leur débiteur ! Cette ingénieuse galanterie pénétra plus Hélène qu’une folle déclaration. Il lut son triomphe dans le regard obnubilé d’ivresse qu’il obtint d’elle en partant. Mais à quoi bon, puisqu’il ne la reverrait qu’une fois dans un bref adieu, sous l’œil peut-être ouvert du mari ?

Bernard, immensément soulagé, bénissait les saints Anges d’avoir détourné de son toit le suprême désastre. Sans doute sa joie aurait-elle mieux dû se contraindre. Hélène le devina jaloux et un malin désir l’agita de lui en donner des motifs. Pourtant, elle se ravisait encore devant la possibilité d’une chute ; son amour-propre d’honnête femme, l’appréhension de l’irrémédiable la préservaient du total consentement. L’Hélène vertueuse, dont l’image idéale avait jusqu’alors gouverné ses actes, faisait honte à l’autre Hélène d’impulsions extravagantes et stériles. Elle semblait être sauvée. Mais le ravage qui lézardait la bâtisse de sa droiture la laissait à la merci d’une occasion.