Bernard escomptait que Jules resterait à Paris une semaine au moins, jusqu’au départ de Glenka ; — il aurait doublé son viatique pour prolonger son séjour. Brusquement, le voyageur écrivit qu’il revenait. Ses démarches avaient réussi ; et Sarug assumait la combinaison salutaire, toutefois avec des exigences « un peu raides » ; on les mettrait au point. Ils avaient déjeuné ensemble, avenue des Champs-Élysées, chez Ledoyen ; cette invitation ruineuse forçait Jules à un retour immédiat. Bernard en fut consterné comme si de subtils démons inéludables concertaient la perdition d’Hélène. Le dégoût d’être lié par un pacte au sinistre Sarug, d’apposer sa signature au bas d’un contrat, près de la sienne et d’abandonner les débris de sa fortune aux mains crochues d’un forban, tout cela et le reste glissait à l’arrière-plan de ses anxiétés. Il ne voyait qu’une chose : empêcher entre sa femme et Glenka une rencontre pleine d’inconnu. Aussi, négligeant ses griefs contre Jules, lui manda-t-il de venir dîner, dès qu’il arriverait, « à la maison ». Mais Jules paya d’une épouvantable migraine les agitations de Paris et les secousses du trajet. En rentrant, il se coucha, fit avertir sa sœur qu’il l’attendait le lendemain. Bernard déclara, s’autorisant des circonstances :
— Je t’accompagnerai. Je tiens à discuter les exigences de Sarug.
Hélène se garda de le contredire. Il savait trop cependant qu’elle se fût volontiers passée de sa compagnie. Par une déplorable coïncidence, l’après-midi, au moment où ils allaient sortir ensemble, un flot de clients survint et, derrière eux, la petite Mme Lalotte, se promenant dans une automobile militaire, où elle étalait une robe en charmeuse d’un rose nacré ; fraîche elle-même, malgré ses quarante ans, comme un œillet qui vient de s’ouvrir. Elle voulait acheter le dernier roman drôle d’un assez méprisable auteur ; les tristesses de la guerre, à l’entendre, requéraient un antidote. Bernard n’avait pas la marchandise demandée ; il nota le titre du volume, confus de se ployer à vendre, pour l’amusement d’une désœuvrée, les facéties d’un baladin. Mme Lalotte vit Hélène en toilette ; apprenant qu’elle devait se rendre à l’hôpital :
— Je vous emmène, proposa-t-elle ; si cela vous va, chère madame, nous ferons une partie de croquet dans les allées du parc, et nous goûterons sous les ombrages.
Hélène accepta d’enthousiasme. Elle paraissait très gaie ; l’espoir que Jules rapportait avec les promesses de Sarug avait détendu son humeur ; dans son rire palpitait l’attente nerveuse de joies inavouées. Elle prévint cavalièrement son mari :
— Nous partons en avant ; tu nous rejoindras dès que tu pourras.
Et, fringante, elle prit place au fond de la voiture. Le sourire forcé de Bernard s’éteignit sur ses lèvres ; la mort au cœur, il la regarda envoyant vers lui, par bienséance, un signe amical du bout de l’éventail ouvragé qu’elle appuyait à son menton.
Il se rassura quelque peu, lorsqu’il la retrouva, une heure plus tard, sous les vieux sycomores d’une allée, sagement assise, et qui goûtait au milieu de Mme Laboré, de Mme Surin et d’autres personnes d’impeccable renom. Mme Surin tendit à Bernard une assiette de gâteaux ; comme il se rationnait maintenant même au principal repas, il savoura une obscure douceur à cette collation imprévue. Les feuillées, excitées par un vent frais, faisaient vaguer des ombres liquides sur les robes claires et les visages. Des voix d’oiseaux tintaient parmi le babil des femmes. Il aurait presque cédé à la magie d’une minute élégante et suave, s’il n’eût réfléchi : « Hélène reviendra d’autres jours, et sans moi. » Glenka manquait à cette partie de plaisir ; incidemment, il sut de Mme Laboré qu’Hélène l’avait vu au chevet de Jules.
Il monta seul auprès du malade. Dans la salle où Jules était couché, un soldat venait de mourir ; on l’avait étendu, à terre, sur un matelas ; une infirmière agenouillée peignait sa barbe noire et ses cheveux pendants comme ceux d’un Christ déposé de sa croix ; on parlait bas autour de lui. Bernard se signa et s’arrêta devant le cadavre :
— Celui-là, songea-t-il, en considérant la longue face terreuse figée par le dernier sommeil, n’aura plus le souci de ses créanciers, ni de ses enfants qui endurent la faim, ni de sa femme qui aime un autre homme. Mais son âme lui suffit comme fardeau, et il attend peut-être que je souffre avec lui pour moins souffrir là où il est.