Hélène, vers quatre heures, s’était réveillée. Elle s’attifa, elle farda ses joues, elle mit un trait de rouge à ses lèvres, et de bleu sous ses yeux. Des émotions du matin, que le sommeil avait effacées, plus un vestige ne restait. Si elle gardait, au fond du cœur, quelque chose de lourd et de changé, son miroir disait à son illusion démente : « Tu es comme hier ; même, tu es mieux ; et ton secret, nul ne te le prendra. » — Ton secret ? objectait le murmure des inquiétudes coupables. Mais il n’est plus le tien. Un autre en est le maître ; il en fera, comme de toi, ce qui lui plaira.
Elle rabroua cette voix intempestive, rejoignit Jules dans l’arrière-boutique où Paulette lui tenait compagnie, pendant qu’Adèle préparait un potage et que son père défendait seul le magasin contre une bande d’écoliers fureteurs et pillards qui l’avaient déjà volé. Jules s’informa de l’accident exagéré par Paulette.
— Oh ! ce ne fut pas grand’chose, répondit Hélène d’une intonation négligente. J’ai eu la sottise d’attendre une voiture chez le pharmacien. Ici, on s’est affolé…
La lettre de Sir Macdonald avait mis Jules en belle humeur. Comme un fanatique il s’exaltait dans des projets grandioses. Il ne se croyait plus au Mans ni dans « la cambuse » d’un beau-frère devenu gueux par lui. Il apercevait ses plantations régénérées, un comptoir énorme d’où sa puissance de spéculateur extrairait une fortune de rajah, pèserait jusque sur le marché européen. Il parlait d’acheter plus tard, aux îles Marquises, des terrains immenses pour la culture du coton. Cependant, à table, il daigna complimenter Adèle d’une « crème renversée », et, après le souper, dans la chambre du haut, apercevant la crosse dorée de la harpe, il voulut qu’Hélène lui jouât quelques morceaux. Mais la grande chaleur avait fait sauter presque toutes les cordes.
— Je suis moi-même, dit Hélène avec une mélancolique ironie, une harpe sans cordes…
Charles s’était mis sur les genoux de sa mère ; le crépuscule et le bruit calme des voix l’endormit. La tête de l’enfant se laissait aller contre le giron maternel. Bernard eut un sourd malaise à le voir ainsi posé.
— Cet enfant te fatigue, dit-il en le prenant de ses vastes mains pour l’étendre sur sa couchette.
Hélène parut inattentive à ses gestes. Son âme était ailleurs, bien qu’elle s’imposât, par moments, un entrain factice. Mais sa pâleur veloutée et brûlante, ses dents qui brillaient comme une rangée d’amandes entre ses lèvres carminées, sa voix tressaillante d’une fièvre contenue lui donnaient un attrait morbide, ce démoniaque pouvoir de séduction qu’une femme amoureuse doit à son pacte avec le péché.
Bernard fut effrayé de ce qu’il éprouvait auprès d’elle. Malgré la présence de Jules, la nuit ramenait autour de son front le vol noir des idées terribles. Pareilles à des chauves-souris, elles l’effleuraient de leur aile sale et molle, s’effaçaient dans l’ombre, puis repassaient en sifflant ; et il avait beau se débattre de tout son désespoir, elles tourbillonnaient, épaississant leur cercle, elles battaient ses paupières, griffaient son crâne en feu, le suffoquaient d’horreur.
Lorsque Hélène et lui furent seuls, il faillit éclater ; le supplice de se taire dépassait tous les supplices. Oui, arracher de cette poitrine le mystère qu’elle dérobait, accuser et supplier : « Voici mon soupçon ; est-il vrai ? Si tu l’aimes, aie le courage, avoue. Ne me laisse plus agoniser sous mon doute. Prends pitié. » Mais il répugnait devant lui-même à déclarer comme probable la vérité affreuse : « J’ai une femme indigne ; je suis un mari trompé. » S’il parlait, Hélène se moquerait de lui, le détesterait. En énonçant tout haut son infortune, il la fixerait dans une certitude plus irrémédiable. Et, cette fois encore, il ravala sans bruit ses sanglots.