Le dimanche matin, une secousse nouvelle acheva de l’éclairer. Avec les enfants, il était allé à la cathédrale pour la messe de neuf heures. Au retour, il entendit Hélène, du haut de l’escalier, lui dire très vivement :

— Tu as manqué une visite, le docteur Glenka. Il venait te faire ses adieux…

— Tiens ! coupa Bernard d’une voix sèche, il n’a pas attendu que nous fussions rentrés.

— Il n’avait qu’une minute à rester ; il part à trois heures ; il t’écrira.

— Eh bien ! bon voyage…

De ce mot sans tendresse qui devait être toute sa vengeance, Hélène ne lui demanda aucune explication ; et le silence, entre eux, tomba sur Woronslas Glenka comme sur un mort dont le nom même est oublié.

VII

L’été s’acheva, pour Bernard Dieuzède, aussi monotone sous la grosse poutre de sa librairie que, pour un soldat, devant le parapet de sa tranchée. Sa vie journalière demeurait, comme disait Toustain de la sienne, « tout sable et cailloux ». Chez lui, les impressions s’incrustaient lentement et ne s’effaçaient plus. Des semaines où il avait cru toucher le fond des souffrances possibles il gardait un goût de fiel dans la bouche. Ses tristesses étaient un manteau de plomb qu’il soutenait avec des épaules viriles, mais alourdi, voûté par le faix.

Cependant il s’évertuait à l’oubli ; même il essayait de se convaincre qu’Hélène, innocente, n’avait jamais aimé Glenka. Peut-être en aurait-il acquis la persuasion, si elle était redevenue telle qu’auparavant. Par malheur, le soin de sa toilette et de sa personne semblait la tyranniser jusqu’à la folie. Alors que la famine, près de s’asseoir à leur table, déjà mordait les gonds de leur porte, Hélène suivait la mode en s’achetant des parfums coûteux. Mlle Colombe Chemin venait l’aider à se bâtir des combinaisons brodées. Elle ajoutait un plat d’entremets au repas du soir, prétextant la croissance de Paulette et d’Adèle, mais surtout parce qu’elle avait peur de maigrir et de vieillir. « Vieillir de faim », confessait-elle à Jules, c’était son appréhension du moment. On eût dit qu’elle se préoccupait de plaire à quelqu’un ; et pourtant nul étranger ne fréquentait la librairie, sauf le sérieux Brouland, dont l’attitude, une fois Glenka disparu, avait repris son aisance et sa tranquillité. Peu de jours avant le départ de Woronslas, il s’était brouillé avec lui ; et personne, au dire de Jules, ne connaissait le motif d’une si étrange rupture. Jules s’était aperçu que, s’il mettait l’entretien sur Glenka, Bernard laissait tomber le propos, et que son visage se crispait fugitivement. Il eut ses motifs de s’enquérir :

— Glenka t’a écrit ?