Furieuse de son rappel à l’ordre, Hélène s’exclama :

— Décidément, tu as une âme de défaitiste. Quel homme !

— La défaite, ma pauvre Hélène, c’est toi qui la veux. Tu abandonnes tout à vau-l’eau, comme si tu n’avais plus d’espoir.

Elle s’élança vers sa chambre, dont elle fit claquer la porte, s’exaspérant en proportion de ses torts. Pour attester qu’elle méprisait les justes reproches de Bernard, toute l’après-midi du lendemain, elle courut la ville. Elle semblait vouloir habituer son mari à de longues absences, afin qu’il s’étonnât moins si, un jour, elle s’attardait sans explication plausible.

Son cœur n’aspirait qu’à vivre hors du présent ; une seule image, plus oppressive depuis que Woronslas était au loin, la délectait et la ravageait de souvenirs fiévreux, parmi des regrets qui ne se tournaient pas en remords, des attentes mornes ou effrénées.

Jules avait obtenu son transfert à Saint-Cloud ; elle l’enviait de voir et de toucher le héros qu’elle idolâtrait ; les lettres de Jules émettaient des vibrations lumineuses quand Glenka s’y trouvait nommé. De Glenka lui-même elle recevait des billets rapides où la passion empruntait le voile d’une amitié discrète. Il les adressait chez Mlle Colombe Chemin. Hélène avait commis l’imprudence d’exposer sa réputation entre les mains vénales de cette intrigante ; elle ne calculait pas à quel prix il lui faudrait payer sa complicité jamais sûre.

L’idée fixe, chez elle, étouffait le sentiment des risques et désorganisait toute rectitude. Tandis qu’auparavant mentir lui paraissait détestable, elle prenait une jouissance d’enfant perverse à se cacher pour correspondre avec Glenka. Son imagination se trahissait déviée vers des lectures érotiques. Mme Lalotte, par une malsaine fantaisie, avait prié Bernard de faire venir un roman où les mœurs des courtisanes grecques étaient scandaleusement glorifiées. Comme il s’y refusa, Hélène railla ce qu’elle appelait « un faux scrupule de dévotion » et prétendit que, bientôt, il ne débiterait plus un seul livre « sans l’avoir soumis à son confesseur ».

Il avait mis en réserve, sur un rayon obscur, un exemplaire de Madame Bovary presque neuf acheté au rabais à un collégien qui l’avait peut-être volé. En cherchant un autre volume, Bernard s’aperçut que celui-là n’était plus où il le croyait. Interrogée par lui si elle l’avait vendu, Hélène expliqua :

— Non, pas vendu… prêté à un jeune Belge de l’hôpital qui aime les livres français.

Il prit pour bonne cette réponse ; sa seule inquiétude était que Paulette, affriandée de tout ce qu’elle supposait illicite, n’eût déniché la Bovary. Pouvait-il concevoir qu’Hélène mentait ? Mais comment n’aurait-elle pas menti ? Elle se faisait, en cachette, du vieux roman une pâture désespérée, s’identifiant à la pitoyable Emma, admirant même son suicide. Au reste, son mensonge, dans sa pensée, n’en était pas un : elle avait promis le livre à un jeune peintre soldat en traitement à l’hôpital belge et qu’elle visitait sur la prière de Woronslas.