Au même hôpital, Mme Surin désirait la faire entendre avec sa harpe dans « une fête de bienfaisance » qui devait être donnée le jeudi d’ensuite. Cette fois, l’absence d’une robe neuve ne tourmenta pas Hélène, elle mettrait sa toilette de l’autre automne, celle du dimanche où elle avait rencontré Glenka. Elle négligea seulement un peu plus son ménage, ayant ce concert à préparer. Elle travailla ses morceaux « comme une enragée », parce que Woronslas aurait des nouvelles de la fête ; et, si elle jouait mal, Mme Macreuse aurait hâte de corner à tous les échos son insuccès.

Depuis la soirée fatale, quand les deux femmes se trouvaient ensemble dans un salon, l’amie négligée du docteur marquait à Mme Dieuzède le dédain d’une bourgeoise huppée pour une boutiquière grelue ; cette affectation d’indifférence enveloppait les plus félines rancunes. Hélène en riait secrètement ; le dépit d’une rivale déclinante l’assurait d’un triomphe qu’elle n’avait point cherché. Elle fut surprise, trois jours avant le concert, d’un mot de Mme Laboré qui l’engageait à venir, chez elle, répéter une mélodie pour harpe et chant ; Mme Macreuse, au piano, les accompagnerait. Hélène eut grande envie de refuser ; n’était-ce pas un panneau où l’attirait Mme Macreuse, en l’induisant à l’exécution d’une pièce peut-être difficile, dans l’espoir qu’elle y barboterait ? Elle consentit pourtant au rendez-vous ; car elle se disait, présomptueuse, toujours prête à relever un défi : « Nous verrons bien », et ne prévoyait qu’un piège musical.

Mme Macreuse était assise, les jambes croisées, sur le tabouret du piano, insolemment décolletée avec un collier de marcassite d’où pendait un médaillon d’améthyste qui s’insinuait entre ses deux seins ; lorsque Hélène entra, sans se lever elle lui tendit une main scintillante de bagues, d’un air condescendant, qu’elle voulut rendre gracieux :

— Je suis ravie, chère madame, que vous nous reveniez tout à fait remise de votre aventure.

— Quelle aventure ? s’étonna Hélène d’un ton léger, presque drôle, tant elle était loin de s’attendre à une attaque brusquée.

— Mais oui. J’ai su que vous aviez été prise, sur le trottoir, d’une faiblesse, qu’on a dû vous ramener, en voiture à votre domicile…

Hélène l’interrompit en essayant de sourire :

— Oh ! c’est de l’histoire ancienne. Je n’y pensais plus…

Cependant une rougeur subite avait troublé ses joues ; elle se tourna vers Mme Laboré qui rougit elle-même, interdite, compatissante, et s’empressa, pour dissiper leur commun embarras, d’ouvrir sur le pupitre une partition. Mme Macreuse, elle, s’était dressée et scrutait Hélène avec la sinistre ironie d’une certitude acquise, d’une vengeance réalisable. Hélène feuilletait des yeux sa partie de harpe, une mélodie impressionniste changeante de mesure, confuse de tonalité.

— C’est très mal écrit, observa-t-elle, pour la harpe. Enfin, essayons…