Le timbre de sa phrase n’accusa pas le moindre émoi ; son teint avait déjà retrouvé sa pâleur sèche ; le coup de stylet qu’elle n’avait pas su tout à fait parer semblait avoir à peine effleuré sa peau. Elle attira entre ses genoux son instrument, et, pendant qu’elle s’accordait, la résonance d’une tierce fit émerger de sa mémoire des idées surgies en une minute lointaine, au crépuscule, chez Glenka. Elle se réentendait, s’adressant la question scabreuse :

— Serait-ce Mme Lalotte ? Serait-ce ?… L’ensorcellement du souvenir liait son esprit à une sorte d’état somnambulique où le passé devenait la seule chose présente. Elle déchiffra la mélodie comme on lit parfois en songe, sans hésiter, sans comprendre. Mme Macreuse, déçue de n’avoir pas humilié son talent, se revancha dans une autre allusion perfide.

— Je connais quelqu’un qui regrettera, jeudi, de ne pouvoir vous applaudir.

Hélène se garda bien de lui demander : « Qui donc ? » Elle rompit le compliment par cette incisive leçon :

— Madame, il ne s’agit point de nous faire applaudir ; nous jouons pour les blessés ; que la gloriole reste à la porte.

Mme Laboré l’approuva et Mme Macreuse, sentant qu’Hélène avait bec et ongles, s’abstint d’égratignures maladroites. La vilipender en sourdine lui suffirait jusqu’à meilleure occasion.

Hélène glissa donc à travers les pièges de Mme Macreuse sans en avoir une totale conscience. Mais, dès qu’elle eut quitté ces dames, seule dans la rue, elle repensa qu’elle avait rougi ; elle s’indigna contre elle-même : son manque de sang-froid l’exposait aux pires affronts. Elle se représenta plus encore la rougeur de Mme Laboré ; cet indice la tortura.

Mme Macreuse avait su, par qui ? par Lendormy, sans doute, l’événement singulier du retour en fiacre, l’anxiété, le chagrin de Bernard ; et, liant ces faits aux inductions de son espionnage, elle avait deviné trop juste. Aussi déshonorait-elle à petit bruit Mme Dieuzède auprès des personnes qui l’estimaient. Avertie, Mme Laboré, en présence de son trouble, avait lu dans sa surprise un aveu ; un réflexe de sympathie avait fait monter la pourpre de la honte à ses joues.

Ce blâme et cette pitié poignaient Hélène plus âprement que la haine de Mme Macreuse. Auparavant elle était parmi les femmes dont on ne dit rien parce qu’il n’y a rien à dire. Désormais, c’était fini ; on parlait d’elle ; jusqu’à sa fin et au delà elle serait notée comme une femme inconséquente, immorale ; et le public devant qui elle jouerait jeudi chuchoterait sur sa conduite les insinuations les plus diffamantes.

Elle percevait, d’avance, ces murmures anonymes, comme si elle eût été mordue, la nuit, par des chiens qu’elle ne connaissait pas. Mais, au lieu de s’en prendre à la cause initiale de son déshonneur, à ses égarements, elle se rebellait vis-à-vis d’un milieu où une Mme Macreuse, parce que sa richesse « mettait un bœuf » sur les langues malveillantes, restait considérée.