Elle avait cru détenir, dans le mystère de sa passion, comme un anneau de Gygès qu’elle tournait contre l’univers des jaloux et des hypocrites. Aujourd’hui, elle voyait son lamentable amour, nu et pantelant, sous les crocs de l’envie et de la dérision. Dorénavant, elle déchiffrerait dans tous les yeux ou une méfiance ou un mépris, chez certains hommes des contenances de fatuité protectrice, chez quelques femmes un louche attrait plus outrageant encore. Au coin de chaque rue, quand elle sortirait, un opprobre serait embusqué. La ville qui lui infligeait ces perspectives de honte lui faisait horreur. Des projets de fuite assaillaient son imagination élancée aux extrêmes. Elle eut besoin, pour les mettre en déroute, de songer à Paulette, à Charles ; elle se donna peur d’un scandale dont ses enfants, plus qu’elle, eussent été les victimes.

Cet accablement dura jusqu’au jeudi, et, comme une condamnée marcherait vers le lieu de son supplice, elle partit pour la salle du concert. Mais, une fois arrivée, elle rebondit hors d’elle-même, dans une bravoure de désespoir, défiant l’opinion et crachant son dédain sur ceux qui, à mi-voix, l’insulteraient. Au premier rang de l’assistance elle aperçut le docteur Sautel ; le jeune flandrin la lorgnait avec un sourire de galanterie prétentieuse, superbement inepte ; elle s’imagina le beau soufflet qu’elle planterait sur son museau glabre, si jamais il osait une déclaration.

Elle commença, très énervée, sa fantaisie romantique, et, tout d’un coup, sa mémoire perdit le fil du texte musical ; elle improvisa, dans le vide, des arpèges extravagants. L’hostilité qu’elle présumait au sein de l’auditoire crispait ses doigts, rendait son jeu saccadé, sec, incertain. Des musiciens, venus pour l’entendre, se regardaient entre eux, stupéfiés ; et les autres, indifférents aux virtuosités d’une harpe, écoutaient à peine. Les conversations bourdonnantes traversaient les spirales décousues des traits. L’accord final n’arracha que de maigres claquements de mains, une aumône obligatoire. Gonflée d’une sombre jouissance, Mme Macreuse pensait : « Que Woronslas n’est-il là ! » Du moins, on lui apprendrait, en l’exagérant, l’insuccès de son amie.

Ce faillit être une déroute. Au milieu de la mélodie décadente où elle accompagna Mme Laboré, Hélène commit une faute de mesure ; le piano, la harpe et la voix, un instant, discordèrent. Mme Macreuse, visant à souligner la faute, se retourna du côté de la harpiste, d’un air anxieux. Hélène se rattrapa, comme sur une corniche, au-dessus d’un précipice ; et le morceau fut terminé sans encombre.

Après ces accrocs, les pas dangereux semblaient franchis. Elle respirait, reprenait l’aisance de ses moyens ; car elle n’avait plus à jouer que l’air : O fièvre brûlante, celui que Bernard aimait. Bernard n’était pas au concert ; il n’avait point voulu laisser Adèle seule avec Charles dans le magasin. Paulette, assise auprès de Mme Lalotte, ridiculisait le nez en poire de l’un des deux chanteurs à qui sa mère allait donner une réplique instrumentale. Hélène exécuta largement l’immortel motif ; l’accent de cette phrase ingénue, rythmée comme les pulsations d’un cœur douloureux, soulevait les moins sensibles des auditeurs. Mais, à la première reprise, une corde éclata, puis une autre. Le baryton interloqué, s’arrêta. La harpiste aurait continué en transposant ; elle s’interrompit, remit des cordes, et on recommença. L’émotion du public s’était dissipée et ne revint plus. Hélène se jura que, de sa vie, elle ne livrerait plus son art en pâture aux bêtes. Par surcroît, elle avait grelotté entre deux portes, dans un passage de vent glacial. Elle frissonnait, courbaturée, éprouvant au creux des épaules un point qui l’essoufflait.

Une hâte violente la ramena au logis où elle se coucha. Son échec ajouté à la masse de ses peines l’ulcérait tellement qu’elle eût désiré mourir. Dans sa tête martelée de fièvre, elle composa une lettre à Woronslas, monstrueuse et folle ; qu’il revînt et l’emmenât ; sinon, elle se tuerait. Cette lettre, elle l’écrivit le lendemain sur son lit, sur le lit d’où Bernard, tout à l’heure, s’était levé. Ensuite, elle la déchira et la mit au feu. Un éclair lucide lui montra l’énormité de son aberration ; désespérer les siens, non, elle n’en aurait pas le courage. D’ailleurs, Glenka méprisait les faibles ; en lui confessant le fond de sa détresse, elle ne réussirait qu’à l’éloigner d’elle. Enfin, elle était sans argent ; si elle acceptait, même un prêt, de Woronslas, elle savait ce que signifiait cette obligation, quelle femme elle deviendrait. Elle simula donc l’intrépidité et, dans une seconde lettre, narra en badinant ses mésaventures du concert.

Bernard avait pénétré sa déconvenue : le détachement des « glorioles », c’était facile à prêcher, comme, l’autre jour, à Mme Macreuse ; mais son amour-propre se relevait mal d’une humiliation publique ; des mots acerbes lui échappaient sur la stupidité des foules. Il devinait qu’une crise plus profonde la tourmentait, et ne savait par quelle voie l’apaiser, lui venir en aide. La voyant souffrir, même dans son corps, il multiplia ses soins avec une discrète sollicitude ; car ses empressements l’eussent importunée ; il veillait aux infusions pendant qu’Adèle courait chez le pharmacien ou posait à la malade des ventouses.

Le lundi, étant mieux, elle put descendre au magasin. Bernard sortit vers quatre heures ; il avait à examiner un lot de gravures du XVIIIe siècle que lui proposait un rentier dans la gêne, des images coloriées d’une vente facile, parce qu’elles illustraient des scènes d’alcôve libertines, quelques-unes de la plus graveleuse obscénité. Entre sa conscience et son intérêt, il n’eut pas une minute d’hésitation ; il feuilleta négligemment la série et répondit au possesseur :

— Cette marchandise n’est pas faite pour ma clientèle ; quand bien même je trouverais à la vendre, je refuserais de m’en charger.

— Mais, monsieur, insista le rentier, homme dévot qui rêvait d’équilibrer ses besoins d’argent et ses scrupules, ce lot d’images je ne l’ai pas acheté, il me vient d’un grand-oncle. Dois-je les laisser moisir au fond d’un placard ? Je veux m’en défaire ; attendu que les sujets sont, je l’avoue, inconvenants. Si on m’en offre un prix raisonnable, vous croyez que j’aurais tort ?…