— Oh ! toi, quand tu tomberas sur une bonne affaire, c’est que les étoiles auront changé de place.

Il s’était assis à gauche de la cheminée, et, les pincettes en main, il rejoignit les braises autour de la bûche pétillante.

— Alors, énonça-t-il d’une voix contenue, tu crois que mon étoile n’est pas heureuse ? Nous avons eu pourtant des années parfaites, et, à présent encore, si tu voulais…

— A présent, coupa-t-elle avec un sursaut d’impatience, je ne crois plus à rien, j’ai la nausée de vivre. Je sortirais de ce monde exécrable, comme après une nuit d’insomnie on quitte un wagon de troisième classe empuanti par des goujats.

— Tu ne crois plus à rien ? Tu le dis, mais tu es loin de le penser. Hélène, si tu ne croyais plus à rien, c’est que tu n’aimerais plus rien.

Le regard qu’il envoya sur elle en répliquant ainsi eut peur de pénétrer au plus vif d’une blessure. Il le détourna dans le vague. Elle avait incliné son front, puis le redressa brusquement.

— Comprends-moi, se défendit-elle. Quand je me suis mariée, et longtemps après, j’avais encore devant l’existence l’ingénuité d’une petite fille qui, tous les matins, à son réveil, peut se dire : « Aujourd’hui, pour moi, quelles bonnes choses arriveront ? » Je croyais que la vie doit porter du bonheur comme un rosier porte des roses. Maintenant, je la connais. Je n’attends d’elle que des souffrances ; hors d’elle, je n’ai point d’espoir, et je ne t’envie pas tes illusions.

— Je t’écoute, soupira Bernard ; si ton âme ressemblait au portrait que tu m’en donnes, ce serait une tristesse à en mourir. Mais tu n’es pas ce que tu penses être. As-tu interrogé toutes les fibres de ton cœur ? Est-ce qu’on peut respirer sous le ciel des vivants sans un désir ni un espoir ? Tu me parais comme cette enfant souffrante qui boudait sa poupée et voulait la mettre en pièces parce qu’elle ne répondait plus à ses fantaisies. Tu aimes désespérément la vie de ce monde ; elle te fut indulgente ; aujourd’hui, elle t’a mise au pain sec ; elle t’enseigne, malgré toi, la sagesse ; tu es pressée de la maudire. Il faudrait, pourtant, ce soir, te séparer d’elle ; tu songerais, en pleurant peut-être, qu’elle fut douce quand même.

— Détrompe-toi, je coulerais dans le néant comme j’en suis sortie, et plus contente d’y rentrer que d’en sortir. Le silence, le sommeil à jamais, oh ! pour moi qui dors si mal, c’est le Paradis, c’est mon seul trésor, et personne ne me l’ôtera.

— Personne ? En es-tu bien sûre ? Il n’y a plus de sommeil dans l’éternité.