Une quinte de toux secoua le dos d’Hélène : elle ramena son châle autour de sa poitrine et repartit, un peu haletante :
— Tu voudrais me faire peur de l’autre vie ! A quoi bon ? La foi, je ne l’ai plus, je suis allégée de ne plus l’avoir. Tu vas me dire que je blasphème. Le blasphème est une prière encore. Nous sommes là tous les deux, seuls dans la nuit, seuls dans le noir. S’il existe un Dieu, il nous regarde, il m’entend qui te parle et qui doute de lui. Si je me trompe, pourquoi ne me révèle-t-il pas sa présence par un signe, par un souffle, par une voix, par une émotion inconnue ?
Bernard sentit passer en elle le frisson du vide intérieur. Le vent grondait, le feu palpitait ; au dehors, un volet claqua. Chacun des mots d’Hélène le transfixait d’une angoisse ; cependant, il s’étonnait avec une sourde joie de trouver un chemin vers ce cœur obstinément barré. Pour qu’elle glissât à une sorte de confession, fallait-il qu’elle fût excédée d’amertume, à bout de mensonge ! Elle maintenait, d’ailleurs, l’entretien dans des généralités ; d’instinct, elle défendait les abords d’une conscience qui ne voulait pas livrer son énigme.
Il avait rapproché sa chaise de la sienne et, s’efforçant de paraître calme, il répliqua :
— Tu me demandes pourquoi Dieu se cache, quand il est la Lumière. Je ne suis pas un théologien ni un scrutateur des abîmes. Je n’aperçois qu’une chose : c’est en nous que sont les ténèbres ; nous épaississons comme un mur entre la lumière et nos yeux. Tu crois avoir perdu la foi ; j’ai la certitude qu’elle subsiste chez toi à des profondeurs où tu ne saurais l’atteindre et l’anéantir. Mais réfléchis de quelle manière elle a semblé s’éteindre, comment tu as cessé d’entendre la parole de vie. Ton âme sommeillait dans une tiédeur d’habitude ; pas à pas, sans t’en douter, tu te retirais hors de l’embrassement divin. Puis, un jour, tu as eu l’impression que Dieu était absent. Il ne l’est pas, il ne veut pas l’être ; mais tu lui as fermé ta porte ; il reste, comme un mendiant, derrière ton seuil, jusqu’à ce que tu reviennes vers Lui.
— Alors, dit Hélène, douloureusement ironique, si nous restons chacun sur nos positions, cela durera longtemps, jusqu’à la fin.
— Tu oublies, protesta-t-il avec une tendresse poignante, qu’Adèle et moi nous prions, nous souffrons pour toi. La prière peut tout, quand la souffrance lui donne des ailes. Et tu ne sais pas, des conjonctures viendront sur toi, des signes que tu ne voudras point récuser. Celui qui t’aime se lassera d’attendre que tu lui ouvres ; il pénétrera tout d’un coup à la façon d’un voleur.
Les doigts d’Hélène, quand il proféra les mots : celui qui t’aime, furent pris d’un léger tremblement. Ensuite, elle haussa les épaules :
— Je te comprends. Tu espères que Dieu, pour m’éclairer, me réserve des malheurs de choix. Merci de ta prédiction. J’ai lu dans plus d’un livre cette vieille ritournelle. Moi, la souffrance ne me convertit pas, elle me raidit. J’en veux aux forces implacables qui prétendent me ployer sous leur loi de fer sans que je sache pourquoi, ni ce que je leur ai fait.
— Mais enfin, s’écria Bernard, étreignant entre ses deux mains la main gauche de sa femme, celle où brillait l’anneau bénit, ma pauvre Hélène, explique-moi donc ce qui te rend si malheureuse. Notre misère est dure, je le sais trop. Es-tu la seule à en pâtir ? J’ai aussi un cœur de chair, et je m’afflige plus que toi, parce que je porte le fardeau de tous, je m’afflige dans l’espérance pourtant. Nous n’avons pas manqué, jusqu’à ce soir, de pain ; nous n’en manquerons pas demain non plus. Le pain, ce n’est pas assez. Il faut l’amour. Si tu nous aimais, tu mettrais en commun tes tristesses avec les nôtres. Tu les trouverais légères. Pourquoi as-tu cessé de nous aimer ? Je ne te fais, à mon endroit, aucun reproche. Trop de choses en moi, je le sens, doivent te déplaire. Mais je t’aime si entièrement que tu peux me faire les plus cruels aveux, je te pardonnerai tout, je t’aimerai malgré tout. Romps ce silence qui est horrible. Hélène, je t’adjure, au moins laisse-toi aimer…