La supplication de Bernard se brisait en une plainte ; elle eut peine à ne pas éclater comme un cri. Il se penchait sur elle, l’enveloppait de son souffle ardent, allait tomber à ses genoux. Elle subissait, dans une immobile stupeur, cette voix implorante et éperdue. Soudain, elle se délivra de son étreinte, se leva, le repoussa :

— O Bernard ! A quoi penses-tu ! Où vas-tu chercher que je ne vous aime plus ? Laisse-moi, je t’en prie. Je suis trop faible pour de pareilles scènes. Non, c’est affreux !

Comme saisie d’épouvante, elle s’échappa vers l’escalier. Au moment où il s’inclinait, elle avait vu à ses genoux Woronslas la suppliant avec des sanglots d’amour aussi ; et elle croyait qu’en écoutant Bernard elle serait infidèle à l’homme qui avait pris son âme, en qui elle se consumait, incertaine, de loin, s’il répondait à sa démence.

VIII

La journée s’allongeait, grise indéfiniment, de même qu’avant elle d’innombrables journées. Sur le fond gris de lin des nues que le soleil, çà et là, imbibait d’une blancheur diffuse, de bas nuages, étirés en pointe, filaient d’un vol mou, grands oiseaux mutilés. Le crachin moite mouillait la rue, plus fin que le jet d’une pomme d’arrosoir ; dans la maison, une humidité poisseuse comme le mucus de la mer coulait le long des parois, gonflait les joints des portes.

Ce temps doux restituait à Bernard un peu de sa Bretagne et de ses moelleux hivers. Mais la pluie rendait les passants plus rares et les acheteurs plus espacés. En regardant, par les vitres du magasin, le pan de ciel fumeux qui s’appuyait aux lucarnes de Me Lendormy, Bernard, dans sa tête, récapitulait l’actif et le passif de son négoce. Il pouvait encore solder à Durel ses traites, payer les fournitures qu’il vendait ; sans quoi, c’eût été la mort brutale de sa librairie. Quant à Bonfils, il avait dû le prévenir que l’échéance de janvier serait forcément remise à trois mois plus tard ; Lendormy, non plus, ne toucherait point les intérêts trimestriels des six mille francs, dont les débris nourriraient à peine la famille Dieuzède jusqu’au nouvel an. Depuis novembre, Bernard s’était réduit à ne manger que de la soupe, des pommes de terre et du fromage. D’abord, il en plaisanta :

— Pour attendre à mon bureau des clients qui ne viennent pas, qu’ai-je à faire de la vigueur d’un portefaix ?

La ration de pain, — de mauvais pain, — qu’un « homme de bureau », en cette critique fin d’année 1917, pouvait obtenir du boulanger, contentait mal son appétit. Ses forces s’en allèrent, son puissant corps se fondait. L’insuffisance de nourriture le mettait dans une sorte de langueur analogue à la faiblesse d’un convalescent, au sortir d’une longue fièvre. Et ses abstinences personnelles soulageaient trop peu l’ensemble du ménage. Tant qu’on put acheter des vivres, Hélène et les enfants ne connurent guère de privations. Mais le temps des tranches de jambon était passé ; tout le monde devrait bientôt, comme disait Valérie, la femme de service, « avaler couenne et couennette ».

La provision de bois était épuisée ; le charbon devenait sinistrement cher, difficile à trouver. Il fallut consentir aux sacrifices extrêmes. Hélène décida qu’elle vendrait son petit bureau Louis XV ; son acte parut à Bernard héroïque et l’eût été peut-être s’il n’avait caché des intentions terribles. Au lieu de chercher acquéreur par Me Lendormy, — elle le détestait, ne doutant plus de ses collusions avec Mme Macreuse, — elle s’adressa directement à Mme Bocquentin, l’antiquaire. Celle-ci, d’une honnêteté surprenante, lui donna huit cents francs d’un meuble qu’elle était assurée de revendre à peine le double. Ensuite, on ferait argent du canapé Louis XIII, des bergères de la chambre et, si on était aux abois, même du vaste lit conjugal, un lit en chêne massif portant, au-dessus du chevet, un bandeau gothique où un fervent ébéniste de Quimper avait sculpté une sainte Anne qui venait d’accoucher et caressait de ses doigts étendus la Vierge emmaillotée dans son berceau.

Guérie de sa bronchite, Hélène s’était remise à vivre avec une ardeur agitée. Bernard n’osait s’en réjouir après la conversation désolante au bout de laquelle, si étrangement, elle se déroba. Ce soir-là, elle avait failli lui déclarer qu’elle aimait Woronslas ; l’explosion d’une tendresse qu’elle percevait, malgré sa froideur, absolue et inégalable, lui avait ôté le courage de marcher sur le cœur de son mari. Depuis lors, elle évitait tout éclaircissement ; une teinte de douceur factice maquillait ses propos et ses attitudes. Il n’en pouvait être la dupe. Cependant, la torture de la méfiance est malaisée à soutenir pour un être bon et il se laissait flotter dans l’espoir confus qu’elle revenait à des idées saines.