Le remuement des cuillers rendait un son morne, étouffé ; on eût dit que, derrière la tenture noire, il y avait un mort étendu.
Adèle, cependant, offrait à son père du pain et des anchois :
— Je veux que tu prennes quelque chose. Tu as besoin, pour nous, de tes forces.
Doucement, il refusa :
— Demain, demain… je mangerai.
Sa pensée, malgré lui, s’égarait ailleurs ; il voyait Hélène arrivant à Paris ; l’autre était là, au devant d’elle ; le couple montait dans une voiture, en descendait, poussait la porte d’une allée. Il les suivait…
Puis un détail de la lettre lui revenait pour le tourmenter, cette intervention de Jules annoncée par Hélène. De quelle influence le néfaste Jules pesait-il sur les actes de sa sœur ? Bernard devrait se défendre contre les pièges qu’on lui tendait, consulter des hommes de loi ; une séparation légale commencerait dès qu’entre les époux serait dressée la machine de guerre des textes du code.
Il était tard ; aussitôt après le triste souper, Adèle récita la prière du soir ; en articulant la recommandation quotidienne : « Seigneur, secourez ceux qui voyagent, les pauvres, les malades, les agonisants », elle fut arrêtée par un spasme, eut peine à continuer. Paulette affecta de ne pas répondre, puisque son père lui avait enjoint le silence ; avant de se coucher, elle ne l’embrassa point.
Lorsque Bernard pénétra dans la chambre du haut, l’aspect du lit, où, seul dorénavant, il compterait les heures sans sommeil, lui remémora ce qu’il avait éprouvé après la mort d’Édith. S’il avait conduit Hélène au cimetière, elle eût été, pour lui, moins lointaine que dans le gouffre de feu qui l’emportait. Mais la vision du cadavre d’Édith allongé sur ce même lit éclairait son malheur présent :
— N’ai-je point trop aimé les créatures ? Est-ce que je ne mérite pas de les perdre ? Je me crois dépouillé de tout, et je reste un idolâtre, un avare. Là où est mon trésor, là est mon cœur. N’est-ce pas en Vous qu’il est, ô Dieu, seul vrai bien…