L’idée de « l’avarice » ramena son esprit aux trois cents francs qu’Hélène disait avoir laissés ; cet argent, quelques semaines, sauverait de la famine ses enfants. Il trouva les trois billets sur le rayon du placard, à l’endroit qu’elle avait désigné. En soulevant la pile des draps, ses doigts atteignirent un livre oublié ou caché derrière eux : c’était l’exemplaire de Madame Bovary, le même qu’elle avait prêté au peintre Sirvaës. Pourquoi le dissimulait-elle, sinon parce qu’elle mêlait d’impures intentions à l’attrait de ce roman ? Bernard se souvint de l’abbé Ragot et des mercuriales de ce rigoriste :

— Avait-il raison ? Hélène a failli ; ce n’est point pour avoir lu l’histoire d’un adultère. Mais elle l’a relue pour s’entraîner à faillir. Suis-je coupable d’avoir mis un tel livre sous sa main ?

Ce scrupule s’en alla, parmi les remous incohérents de ses souffrances, à la dérive. Il ouvrit sa fenêtre afin de clore, par habitude, ses volets. La flamme d’un réverbère tremblotait sous la pluie molle, interminable. Il entendit sortir d’une maison proche le vagissement d’un nouveau-né ; de plus loin, le vent porta le cri hagard d’une hulotte, ses coups de gorge chevrotants comme le rire d’une vieille folle. Une nuit d’hiver, à Portzic, la hulotte criait ainsi ; Hélène reposait à ses côtés, bouche contre bouche ; il lui disait : « M’aimes-tu ? » Elle avait répondu : « Oh ! oui, je t’aime ! »

Il écarta le fantôme de cruelles délices :

— Illusion des tendresses, à quoi bon te laisser revivre ? Tout ce qui fut vain ne peut plus être. Ceux qui meurent sans avoir compris la misère des joies périssables sont encore plus à plaindre que moi.

IX

L’absence de Mme Dieuzède ne pouvait demeurer longtemps inaperçue ; et son mari prévoyait les commentaires qui bourdonneraient autour de sa disparition. Il était résolu à la justifier comme un éloignement concerté avec lui pour des motifs d’intérêt. Mais, dès le lendemain, il se rendit compte que nul ne serait dupe de cette fiction généreuse.

Le temps s’était épuré ; un peu d’azur descendait sur les ardoises des toits, et les nuages, en convois ensoleillés, voguaient comme ces caravelles aux voilures énormes que Bernard, jadis, voyait, en rêve, couvrir une mer toute d’argent.

L’après-midi, — c’était un dimanche, — il se préparait à emmener les enfants dans la campagne. Brouland sonna ; Bernard, au premier regard qu’échangea le docteur avec lui, sentit les choses graves qu’ils allaient l’un à l’autre se communiquer. Il le fit entrer dans le magasin sombre, mais en soulevant la tenture du fond, de peur que Paulette, à la dérobée, n’écoutât.

— Je suis venu aujourd’hui dimanche, dit Brouland à voix basse, désireux de vous parler sans témoins. Avez-vous des nouvelles de Mme Dieuzède ?