— Pas encore, voulut répondre Bernard, la figure péniblement contractée. Comment savez-vous qu’elle n’est plus ici ?
— Je me trouvais hier à la gare, sur le quai, au moment où arrivait l’express de Paris. J’ai aperçu Mme Dieuzède s’installant dans un wagon de seconde ; une personne l’accompagnait et lui tendait ses bagages.
— Tiens ! qui donc ?
— La femme de service de… Glenka, la demoiselle Chemin.
— Ah ! sursauta Bernard.
Et il pensa : « Je m’en doutais. Cette horrible hypocrite, c’est elle, la complice, l’entremetteuse… »
— Mme Dieuzède m’a bien vu. Mais elle a évité mon coup d’œil, elle a pâli ; elle n’a pas eu l’air de me reconnaître… Permettez, mon cher Dieuzède, continua le docteur en touchant le poignet de Bernard comme s’il allait tâter son pouls, ne vous tenez pas sur le qui-vive avec moi. Faites-moi l’honneur de me prendre pour ce que je suis, pour un ami clairvoyant. C’est mon devoir de vous entretenir, enfin. J’aurais dû le faire plus tôt. Mais de quoi cela eût-il servi ? Je me tairais peut-être encore si je ne lisais dans vos yeux rouges et sur votre mine qu’il est temps de vous dire tout. La crise qui se développe, j’en ai suivi les symptômes depuis des mois. Et je n’ai pas eu besoin d’un diagnostic. Le lendemain de la soirée, Glenka me prit pour confident de son trouble… et de ses espoirs. Je lui remontrai avec une telle force l’ignominie des conséquences qu’il me promit de ne plus revoir votre femme ; et il tint parole près d’un mois. Vous vous rappelez, ses visites cessèrent. Mais ce qui était d’abord une fantaisie de blasé se tourna en une passion. Il touche à l’âge mûr, il approche du moment où un libertin commence à user les charmes de l’inconstance. Ce qu’il avait entrevu, chez Mme Dieuzède, d’honnête et d’ardent, l’a fixé davantage dans un sentiment qu’il croit sérieux. Peu de jours avant son départ j’ai pénétré que l’intrigue reprise allait aboutir à ses fins. Je l’avertis avec de véhéments reproches ; il les accueillit très mal. Nous nous sommes brouillés…
Ici, Bernard, en silence, pressa la main de Brouland, et le médecin poursuivit :
— A vrai dire, il y avait entre nous plus de camaraderie que d’amitié solide. Glenka me recherchait parce qu’il avait besoin de moi. J’admirais ses dons d’artiste, sa puissance d’irradiation joyeuse ; je l’aurais presque subie. Mais une intimité comme la nôtre était bridée, malgré tout, par le sens critique. Mme Dieuzède, elle, s’est mal défendue. Les circonstances ont eu l’air d’une coalition nouée pour son péril. Elle a rencontré Glenka dans une période où son énergie se déprimait : elle souffrait d’un changement de position ; séparée des artifices mondains, elle devait être plus accessible aux naïvetés sentimentales. Il a émis sur elle son magnétisme fascinateur ; horriblement impressionnable, elle a été, pour une part violente, victime d’une suggestion…
— Et j’ai si mal su la préserver ! confirma Bernard en baissant la tête comme sous le fardeau de la faute qu’il faisait sienne.