— Oh ! gronda Brouland, n’exagérons point son innocence. Sa folie est de celles qu’une vie entière ne suffit pas à racheter. Elle discernait, avant d’agir, le mal qu’elle voulait commettre. Mais je ne moralise point sur son cas ; je l’explique ; habitude ou, si vous aimez mieux, tic de physiologiste. Si elle avait tenu bon jusqu’au départ de Glenka, elle sortait de cette aventure probablement indemne. Le contraire étant, à cette heure, trop certain, l’absence et le souvenir ont exaspéré l’aimantation réciproque ; faut-il nous étonner qu’elle ait pris hier le train pour Saint-Cloud ?
— Elle n’est pas à Saint-Cloud, rectifia Bernard, elle a trouvé une situation à Paris.
Et il instruisit, sous le sceau du secret, Brouland des volontés qu’énonçait la lettre d’Hélène. Le docteur l’approuva de refuser Paulette ; après une pause réfléchie, il dit encore :
— Actuellement, pour la sauver, vous ne pouvez pas grand’chose…
— Si, beaucoup, dans l’ordre invisible.
— Je suis croyant, vous le savez, repartit le docteur ; l’intervention, dans les événements, des causes supérieures, je l’admets comme l’inconnu, l’X nécessaire ; mais il faut que notre action sur l’humain y corresponde. A vous, je vous reprocherais de l’apathie mystique. Comprenez-moi. Personne au monde, pas même Dieu, ne peut empêcher un homme et une femme qui se cherchent de se joindre en désir ou en fait, au mépris du décalogue. Voilà pourquoi leurs actes ont des suites très lourdes. Seulement, ce faux bonheur va-t-il durer ? Je connais Glenka ; Mme Dieuzède n’est pas une rouée capable de le retenir longtemps dans ses filets. Elle joue en amour avec lui trop franc jeu ; il la domine comme elle vous domine ; il la fera souffrir ; elle aura des bouderies de petite fille gâtée dont il se lassera fort vite. Il se lassera et la quittera. La guerre offre tant de prétextes ! Il n’a qu’à se faire envoyer dans un hôpital distant de Paris, à retourner en Orient ou sur le front. Ce sera, pour Mme Dieuzède, l’instant critique ; c’est alors que ses amis devront la protéger du désespoir, ou empêcher une autre chute qui, celle-là, pourrait être mortelle. Je pense à une femme excellente, dont la présence serait une chance de salut. Mme Laboré, à cause de son vieux père malade, passe plus de temps à Paris qu’ici. Je la mettrai, si vous m’y autorisez, dans la confidence. J’estime son tact et sa bonté incomparables. Elle visitera, comme par hasard, le magasin de Mme Dieuzède ; elle l’engagera tout naturellement à venir chez elle. Isolée comme elle va l’être, votre femme, c’est vraisemblable, lui ouvrira le mystère de sa vie, recevra ses conseils. Et, à l’heure de la détresse, Mme Laboré sera là pour lui tendre deux mains vigoureuses.
Brouland se leva, étira, selon son geste habituel, les pointes de sa barbe.
— En attendant, mon cher Dieuzède, conclut-il, ne vous laissez pas dévorer par votre chagrin. Vous êtes trop sensible, pas assez volontaire. Malgré les apparences, moi qui ai une légende de dureté féroce, je suis un peu comme vous : mon gamin d’enfant aurait besoin d’être mené à la baguette ; et je l’élève avec une déplorable faiblesse, parce que sa mère, en mourant, m’a fait promettre de ne jamais le rudoyer.
L’imprévu de cet aveu amena un vague sourire sur la face de Bernard inclinée dans la pénombre du magasin comme une image de la résignation expiatrice. Brouland, par ses rudesses d’analyse, faisait panteler sa douleur ; et pourtant son amitié le soulageait.
— Si vous n’aviez pas, vous aussi, exprima-t-il en le reconduisant, ce fond sensible que vous blâmez chez moi, vous ne m’eussiez pas apporté un réconfort où je découvre un signe divin. J’ai tort d’être faible, je le sais trop. Mais je m’obstine à croire que le dernier mot, même dans ce monde, reste à la bonté, à l’amour vrai. Ma pauvre femme nous reviendra parce que, seul, je l’aime ; et, d’ici peu, elle le comprendra.