— Les gendarmes seront prévenus et te passeront les menottes.
— Au Mans, je n’aurai plus les menottes. Je repartirai ou j’irai me noyer dans la Sarthe. Vous voulez que je sois contente avec vous, et vous me traitez comme au bagne !
— Paulette, tu es décidément une mauvaise fille. Je n’ai que des bontés pour toi ; tu n’y réponds que par l’ingratitude…
— Eh bien ! glapit-elle, roulant au fond de sa gorge des sanglots de colère, si je ne suis bonne à rien, débarrassez-vous de moi. Maman a bien fait de s’en aller, elle ne reviendra plus. Je suis du côté de maman, je ne suis pas de ton côté.
A bout de patience, Bernard la gifla, la chassa vers le corridor ; et, surprise devant la réaction d’une force supérieure à sa volonté, elle se tut, monta lentement l’escalier.
Bernard marchait de long en large dans une exaspération indicible. Son impuissance à vaincre sa fille par le raisonnement ou par les menaces le blessait comme la plus amère des défaites. Quel avenir présageait, à douze ans, cette anarchique malignité ? C’était, pour lui, la faillite partielle de son existence ; et il apercevait, dans la révolte ouverte de cette enfant, la première répercussion des actes d’Hélène. La famille était brisée. Le cri de Paulette : « Je suis du côté de maman » le traversait jusqu’aux jointures des os. Paulette était « une Restout » ; elle le disait parce qu’elle l’avait entendu dire. Bernard lui avait pourtant donné quelque chose de son âme ; il le cherchait au fond d’elle, et n’en retrouvait plus rien.
L’âme de Paulette ! Il la rêvait pareille à un jardin lilial que les eaux de la grâce arrosaient et embellissaient. Peut-être le jardin n’était-il pas détruit. Mais des bourrasques infernales en saccageaient les alentours. On eût dit, par moments, qu’un Esprit de haine lui soufflait ses cruautés insolentes et parlait pour elle.
Enfin son mot fanfaron : « J’en trouverai » (de l’argent) trahissait une connivence avec la mercenaire de Glenka, Mlle Colombe Chemin. Faute de preuves, Bernard n’oserait inculper cette créature, lui signifier qu’on avait l’œil sur elle. Il n’en devrait pas moins surveiller Paulette. Seule, Adèle, partageant nuit et jour sa vie, pouvait suivre toutes ses manœuvres. Or, elle ne se prêterait guère à cet espionnage. Comment triompher du mal en ne se servant que du bien ?
Il s’était affalé sur une chaise, dans l’arrière-boutique ; le jour déclinait, Adèle sortit de la cuisine, tenant, droite comme une vierge sage, la lampe qu’elle était allée remplir. Elle la posa et vint s’asseoir sur les genoux de son père :
— Mon pauvre papa, va, tu n’es point seul, je suis avec toi ; et Paulette n’est pas si endiablée qu’elle essaye de le paraître. Elle voudrait te faire céder. Si elle voit que tu lui résistes, elle se soumettra.