— Après tout, j’aurais mieux fait de garder mon sang-froid et de répondre à cette femme humblement : « Madame, vous désiriez m’apprendre votre rencontre, au Bois, avec Mme Dieuzède dans une compagnie que vous savez dangereuse. C’était un soin superflu. Vous la croyez en péril ; plaignez-la, mais abstenez-vous de la juger, si vous ne voulez pas qu’on vous juge. » J’ai pris le ton d’un mari sceptique et commode. J’ai eu tort, pour sauver des apparences, de n’être pas absolument vrai, comme j’ai eu tort, mon cher Toustain, en visant à défendre ma femme, de vous laisser croire qu’elle était partie avec mon consentement…
Il commençait l’histoire exacte de son désastre domestique, quand les enfants rentrèrent de la pension. Toustain, avant de le quitter, lui laissa des paroles de chaude espérance.
— Dans mes misères qui sont loin des vôtres, il y a un cri du Psalmiste que je me suis maintes fois approprié : Elevans allisisti me ; en me brisant, tu m’as élevé. C’est une tourmente qui passera, comme passera l’effroyable année de guerre où nous entrons. Vous en sortirez plus fort et, croyez-moi, plus heureux.
En attendant, la persécution tramée autour du libraire par les haines du quartier n’allait pas s’arrêter à la chanson « des galopins ». Le lendemain, à l’aube, Adèle sortit pour déposer au bord du trottoir la caisse des immondices. Sur les volets du magasin, elle put déchiffrer, tracé à la craie, en majuscules énormes, un mot de quatre lettres qu’elle n’avait lu nulle part. Ce mot lui sembla rendre un son affreux ; elle comprit que c’était une insulte… De son mieux, avec son tablier, elle l’effaça ; le haut des lettres resta visible. Lorsque Bernard descendit ouvrir, même sans ses lunettes, il démêla, au-dessus du barbouillage blanchâtre, les cornes des deux C, l’œuf pointu de l’O et les deux barres de l’U. Il s’était préparé à tous les affronts. La vilenie de cette farce nocturne le mordit au cœur néanmoins : à voir écrit contre sa devanture le mot indélébile, il le sentit plus cruellement marqué sur l’intime de sa vie. Adèle, avant lui, l’avait aperçu ; elle devinait, honteuse, l’épithète, puisqu’elle avait voulu l’effacer ; son tablier restait sali de craie ; que dirait Paulette, si, à un autre moment, ou collée ailleurs, l’inscription reparaissait ?
Le soir du même jour, après souper, il ferma le magasin ; Adèle, Paulette et Charles avaient mis leur manteau et « firent un tour » avec lui le long des rues désertes où, de loin en loin, un réverbère endeuillé sous un capuchon divisait les ténèbres glaciales. En revenant, la clarté vague que laissait fuir une fenêtre du premier étage, chez Lendormy, leur montra les volets de la librairie encore maculés du mot déshonorant. Paulette poussa une exclamation :
— Oh ! dit-elle, on nous a mis une enseigne. Qu’est-ce que ça veut dire ?
Charles épelait les lettres gigantesques ; il articula le mot entier et le trouva si drôle qu’il le répéta, le cria presque en riant, Paulette riait aussi, et elle réitéra sa question :
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Taisez-vous donc, enjoignit Bernard qui les poussa vivement à l’intérieur de la maison. Rappelez-vous bien, répondit-il, une fois la porte close, qu’une bouche honnête d’enfant ne doit jamais prononcer ce mot. C’est une injure qu’on a inscrite sur notre porte, parce qu’on nous sait malheureux. On nous en veut d’être des étrangers et de ne pas ressembler à tous les autres.
Adèle accepta l’explication ; une discipline pieuse, le tact de son ingénuité la détournaient de pousser plus avant une enquête qui l’eût conduite vers des laideurs défendues. Paulette se pinça les lèvres et monta chercher dans un dictionnaire un éclaircissement. Le mot, par bonheur, ne s’y trouvait point. Mais Bernard savait que, tôt ou tard, la vérité crue viendrait meurtrir ses enfants ; leur mémoire garderait l’ignoble empreinte de l’enseigne qui, d’un seul coup, avec quatre lettres, flétrissait leur mère et faisait de leur père un grotesque.