— Au début, c’est possible. Je croyais qu’il s’agissait d’une simple combinaison commerciale. Mais elle reçoit Glenka, tu le sais, je ne t’apprends rien ; elle a tort ; ce n’est pas quelqu’un de sérieux…
Cette condamnation, pour Jules, signifiait que Glenka, tâté par lui, quand il avait su l’intimité d’Hélène et du docteur, s’était refusé à lui faire des avances de fonds.
Les enfants arrivaient ; l’entretien se rompit. Paulette combla Jules de cajoleries exorbitantes. Elle se plaisait à irriter son père et Adèle. Celle-ci, toujours pratique, interrogea son oncle :
— Tu dînes ce soir avec nous ?
— Non, j’ai averti Brouland que je l’invitais. Je lui dois bien ça. Une idée ! Je vous emmène tous. Nous dînerons dans une crémerie tranquille où je me souviens d’avoir mangé des choses succulentes.
Telle était la sévérité quotidienne du régime chez les Dieuzède que la perspective d’un bon dîner, hors de la maison, fit sauter d’allégresse Paulette et Charles ; et Adèle estima son oncle très généreux. Durant ce repas, Bernard garda la contenance d’un homme en deuil qui ne veut pas infliger à ses convives le poids de ses douleurs. Il cédait vaguement à l’atmosphère d’une table bien servie, aux persuasions allégeantes que Jules savait communiquer.
Jules montra des photographies de l’exploitation ; sur l’une d’elles était fixé en belle lumière Fergus Fergusson, un grand blond, d’une membrure élégante et forte, avec cette carnation radieuse et cet aspect de loyauté candide qui spécifient certains visages anglo-saxons. Bernard se souvint de l’étranger providentiel qu’Hélène avait croisé dans un rêve : la lettre annoncée à Jules apporterait-elle les prémices d’une libération ?
Mais, en reconduisant le voyageur, au moment de lui dire adieu, il eut la soudaine impression qu’il ne le reverrait plus ; et sa voix s’emplit d’une gravité excessive en lui disant :
— Je te souhaite une traversée exempte de torpillages.
— Oh ! répliqua Jules, les torpillages ne sont pas pour moi. J’ai payé ma part. Je suis tabou.