— Tu es heureuse de voir le soleil ! Moi, je suis un vieil orgue, dans le coin sombre d’une église abandonnée…
Il eut comme une envie de pleurer sur lui-même, et les muscles de sa gorge se contractèrent douloureusement ; puis, aussitôt, il domina cette défaillance :
— Cela vaut mieux ainsi, puisque Dieu l’a voulu. C’est Lui qui blesse et qui guérit.
Adèle descendit ouvrir le magasin ; elle souffrait de sa migraine plus encore que la veille, mais négligeait les moindres maux, tendue vers l’héroïsme par la compassion et le sentiment des nécessités extrêmes. Elle était maintenant résolue, jusqu’à ce que son père se relevât, à tenir son commerce, tout en veillant au ménage avec l’aide intermittente de la bossue. « Il y a des grâces d’état », disait sœur Marie. Pourquoi ces grâces lui feraient-elles défaut ?
La religieuse étant sortie un moment, Bernard, tandis qu’elle balayait la chambre, lui parla de Paulette. Il s’enquérait si elle avait surpris, quelques jours avant, chez sa sœur, des indices qui présageaient sa fuite, si Paulette avait reçu ou écrit des lettres.
— Non, répondit Adèle, je ne crois pas qu’elle en ait reçu. Mais, avant-hier matin, dans la rue de l’Étoile, Mlle Chemin avait l’air de guetter notre passage. Du plus loin que Paulette l’a vue, elle a couru à sa rencontre ; elles ont dit quelque chose qu’elles ne voulaient pas me laisser entendre ; il m’a semblé que Mlle Chemin lui mettait un papier dans les doigts. Quand je les ai rejointes, Mlle Chemin m’a demandé de tes nouvelles, elle m’a fait des compliments sur ma bonne mine. Tu la connais… Paulette était sur le gril ; j’ai tâché de la confesser ; elle a gardé son secret jusqu’à hier ; plus longtemps elle m’aurait tout dit. J’ai eu tort de ne pas t’avertir ; mais tu as déjà tant de peines !
Bernard s’était évertué à suivre le conseil de Brouland : oublier Paulette. L’idée de sa fuite l’obsédait d’autant plus qu’elle le désespérait. Il se représentait Paulette, dans l’intérieur où venait Glenka, comprenant que sa mère avait un autre mari, mêlée aux hontes de leur amour, emmenée par eux dans des lieux de plaisir, lisant des livres corrupteurs, perdant son peu de religion, achevant de se gâter par l’exemple et le mauvais air quotidien.
L’effroyable banalité où sombrait Hélène l’affligeait peut-être plus que sa faute en soi. Il lui était affreux de savoir qu’on mêlait sa fille au train d’une aventure immorale et vulgaire entre toutes.
Pour contraindre Paulette à revenir, il n’avait qu’à informer de son départ clandestin le procureur de la République ; de même qu’il aurait pu sommer Hélène de réintégrer le domicile familial. Mais les motifs de ne pas agir lui paraissaient presque aussi graves que ceux de prendre un parti.
Hélène exigeait Paulette, alors que cette enfant devait être, dans sa vie coupable, un embarras. Évidemment, Glenka l’y poussait ; Paulette amusait Glenka ; ses drôleries couperaient l’uniformité du tête-à-tête. C’était donc un signe que l’amant s’ennuyait déjà ; sans Paulette leur liaison finirait plus vite ; mais une mesure violente aurait pour contre-coup immédiat d’exaspérer Hélène ; la réconciliation deviendrait impossible. Toute menace équivaudrait à une instance en séparation qui aboutirait au divorce ; perspective dont il avait horreur.