— Ma sœur, le jour n’est-il pas encore levé ? J’ai entendu cependant sous la fenêtre le tombereau.
Sœur Marie s’approcha, et d’un ton gaillard qui enveloppait une pitié confiante :
— Que voulez-vous ? Le soleil, aujourd’hui, fait la grasse matinée.
Bernard, sur son oreiller, bougea sceptiquement sa tête embroussaillée de ses cheveux confus :
— Ma sœur, ne prenez pas la peine d’adoucir les choses. C’est le matin pour les autres, et, pour moi, c’est toujours minuit. Je ne vois même pas mes mains. Je suis dans le noir.
— Tu n’y seras pas longtemps, dit Adèle, en lui baisant les paupières, comme si l’attouchement frais de ses lèvres pouvait guérir les pauvres yeux.
En bégayant ces mots : « Je suis dans le noir, » Bernard se souvint qu’Hélène avait prononcé une phrase semblable, le dernier soir où elle lui avait entr’ouvert un peu de son âme. Elle était dans le noir infiniment plus que lui ; mais la nuit réelle qu’elle habitait devenait au fond des yeux de Bernard la nuit des apparences. Il était incarcéré par elle et pour elle comme dans un lieu sans lumière, un lieu d’expiation. L’expiation, cette fois, lui semblait si dure qu’il ne croyait jamais pouvoir s’y résigner.
— Je me jugeais très malheureux, pensait-il, et pourtant que Dieu était bon ! Il m’avait laissé la vue. Me serais-je figuré que je pouvais, même un jour, être aveugle ? Je voudrais dormir encore et avoir des rêves. En rêvant, je retrouverais la vue.
— Adèle, fait-il beau ce matin ?
— Il fera très beau.