Brouland l’examina et le rassura plus qu’il n’était lui-même rassuré : ses yeux étant faibles, la congestion s’était portée sur les centres nerveux ophtalmiques. Quand l’hémorragie rétinienne pourrait être résorbée, la vue reviendrait. Tel était son espoir qu’il insuffla au malade ; mais il savait des cas fréquents où cette paralysie congestive s’était fixée en une amaurose croissante et incurable. Il appliquerait tout à l’heure des sangsues ; le difficile serait d’en avoir. Mieux valait une saignée immédiate, et une ponction de la cornée ; pour celle-ci, on appellerait Lechaptois qui était un bon oculiste ; surtout, le grand remède, c’était le repos absolu, se laisser vivre, n’avoir souci de rien.

— Docteur, murmura Bernard, je voudrais vous dire un mot, seul à seul.

Adèle et la religieuse s’étant retirées :

— Paulette, commença-t-il, le croiriez-vous ?…

— Je viens de l’apprendre, interrompit assez rudement le docteur. Je vous défends d’y penser ; le mal est fait ; vous ne pouvez empêcher qu’il soit fait. Reprenez-vous d’abord ; ensuite vous aviserez… Tranquillisez-vous ; la religieuse est là pour aider Adèle à vous soigner.

— La religieuse ? Mais qui paiera le couvent ?

— Ne vous tourmentez donc pas. Nous arrangerons tout cela.

— Mais, s’inquiéta Bernard, où cette pauvre sœur pourra-t-elle s’étendre et dormir ? Je n’ai plus un seul fauteuil.

— Adèle, répondit Brouland, lui mettra un matelas sur le plancher. C’est la guerre.

Il partit après avoir fait, au pli du coude, une large saignée et revint plus tard avec Lechaptois qui opéra la ponction. Bernard s’endormit, au matin, d’un sommeil pesant et sans rêves. Mais, quand les rues se désengourdirent, quand le tombereau du boueur eut passé avec sa clochette et que l’homme eut crié son habituel « Allons, Cocu ! » le malade se souleva, ouvrit les yeux, et interrogea la religieuse que Charles appelait déjà familièrement : Sœur Marie.