— Mais oui, les flammes dansent, elles sont jaunes, confusément. Oh ! c’est toi que je voudrais voir. Mon Dieu ! faudra-t-il me contenter de vivre comme une taupe ?
— Attends à demain, dit Adèle, débordante d’espérance, et tu verras même la couleur des yeux de sœur Marie.
La religieuse se prit à rire, en exhortant Bernard au calme : il était résigné, une heure auparavant, à demeurer aveugle jusqu’au tombeau ; et, parce qu’il allait mieux, il réclamait incontinent la vue parfaite !
Brouland qui vint dans la soirée se réjouit du symptôme ; il assura qu’à moins de complications improbables, « c’était simplement une affaire de patience ».
— Comme tout en ce monde, observa, presque gai, Bernard.
Il s’abandonna, plus confiant, à un sommeil profond, un de ces sommeils où on semble se dépouiller de son existence antérieure et jeter au néant ce qu’on eut à souffrir. Le grand jour le réveilla, quand le cri du boueur était déjà passé. Il n’entendait aucun bruit dans la chambre ni dans la maison ; Adèle et sœur Marie l’avaient laissé seul pour qu’il dormît plus longtemps ; elles déjeunaient ensemble à la cuisine. En soulevant ses paupières, il fut soudain ébloui par l’effusion blanche de la clarté qui arrosa ses yeux. Cette fois, il ne douta plus : la lumière visible lui revenait, encore offusquée d’une brume, comme après une trop longue lecture, lorsque des fils noirs voltigeaient devant sa rétine, mais la lumière certaine, et douce, et ineffable, celle dont Dieu même a dit qu’elle était bonne.
Il appela d’une voix forte :
— Adèle !
Et, délicieusement, il regarda autour de lui pour être bien sûr qu’il voyait. Le premier objet offert à sa vue fut une petite croix d’ivoire qu’il avait mise sur la cheminée :
— Seigneur, prononça-t-il, soyez à jamais exalté, béni ! Vous m’avez fait légère cette part de votre Passion, et vous avez eu hâte de me libérer. Je vous adore dans tout ce qui vient de vous, dans la gloire de votre soleil comme dans la nuit de la cécité…