Sœur Marie n’était plus très jeune ; mais la jeunesse d’une âme restée virginale persévérait sur sa physionomie de paysanne robuste, affinée par la prière, étirée par les veilles ; une douceur affable atténuait l’austérité de son profil au nez tranchant ; ses lèvres paraissaient devoir sourire même dans la souffrance : l’éclat de ses yeux, noirs comme les grains des mûres, laissait entrevoir des forces de passion que la discipline conventuelle avait épurées sans les amortir.
Bernard voulut s’habiller, et, bien que sa tête fût encore faible, alourdie, il se leva, marcha jusqu’à la fenêtre. Il s’extasia sur le ciel nébuleux, admira un pot de géranium qui décorait un vieux balcon de fer à volutes, le cône d’un cèdre qui pointait par-dessus un toit. Il eut plaisir à voir trotter le cheval d’un camion, et des soldats traverser le carrefour.
— Nous habitons une rue charmante. Comment ne m’en étais-je pas aperçu ?
Mais, en revenant à l’intérieur de la chambre, ses yeux rencontrèrent, accroché à la fade tapisserie, le portrait d’Hélène, un portrait datant des premiers mois de leur mariage, où elle était peinte avec un corsage mauve, et, en sa main, une fleur ouverte de magnolia.
— J’étais un aveugle alors, pensa-t-il, quand je l’aimais comme on aspire la volupté d’une fleur. Aujourd’hui, mon amour a vu ce qu’il doit être.
Cependant, pour les Dieuzède, la délivrance d’une calamité ne supprimait pas les autres. Adèle, sur les indications de son père, avait pris dans le placard trois billets de vingt francs, toute leur fortune. Les remèdes, la nourriture quotidienne avaient déjà consumé les deux tiers de ce reliquat pitoyable. Toustain qui venait, humble, discret, compatissant, chaque jour, savoir des nouvelles, apporta la commande d’un important ouvrage pour un chanoine de ses amis. Mais, avant qu’elle fût transmise à Durel, que celui-ci eût expédié les volumes, que Bernard touchât la commission, Adèle, Charles et lui seraient morts de faim. Toustain ne savait pas à quelle extrémité Bernard était réduit ; Brouland, pauvre lui-même, se chargeait de la garde-malade ; mais il ignorait aussi la détresse du commerçant.
Adèle, pleine de sa joie, ne voulut point gâter celle de son père en lui disant : « Après-demain, nous serons sans un sou. » Elle avait encore quelques réserves de pommes de terre et de riz, un morceau de viande pour préparer du bouillon ; la laitière, Mlle Bidart, la servirait, jusqu’au bout de la semaine, à crédit. Restait la redoutable boulangère, Mme Foulletourte ; elle résolut d’aller la trouver, de lui exposer l’embarras où la maladie de M. Dieuzède mettait momentanément ses affaires.
Mme Foulletourte, femme rubiconde et imposante, fardée, casquée de faux cheveux blonds, du haut de son comptoir de marbre, dominait tout le quartier. La boulangerie était vide à l’heure tardive où Adèle y entra ; deux ou trois pains trop cuits, sur les tringles de cuivre, offraient leur croûte brûlée. Elle choisit le plus gros, et s’approchant de la hautaine marchande, bien qu’intimidée, elle lui demanda, du ton d’une personne à son aise, si elle accepterait de n’être payée que tous les huit jours. Mme Foulletourte, à sa question, l’examina de la tête aux pieds ; elle constata l’usure de ses bottines quelque peu éculées, et en induisit que la rumeur publique ne mentait pas : les Dieuzède étaient des gens de rien, qui feraient faillite et seraient « saisis », dès que le moratorium cesserait de les garantir. Sa main chatoyante de bagues remua dans son tiroir les gros sous dont il était gorgé, tandis que, maussade, elle répondait :
— Vous comprenez, ma petite, le soir, nous manquons souvent de pain pour les clients qui paient. Ce n’est point pour en donner aux clients qui ne paient pas.
Sa phrase blessante fut appesantie du regard le plus méprisant. Adèle abaissa le sien, rougit et faillit pleurer. Elle comparaissait devant Mme Foulletourte comme l’indigence devant la richesse sans merci. Une fierté la redressa néanmoins, et, vivement, elle répliqua :