Job, le prédestiné.
X
Un dimanche soir, au commencement de juillet, Bernard, avec Adèle et Charles, monta, par la rue de la Truie-qui-file, vers la butte du vieux Mans.
Il aimait cet étrange quartier dont les logis, fastueux jadis, mais abandonnés à une plèbe famélique, lui représentaient les contrastes de sa vie paradoxale. D’un balcon du XVIIIe siècle aux ferronneries compliquées et délicates, d’une fenêtre altière close par des guenilles en guise de vitres, des gamins loqueteux se lançaient des pelures d’orange. Plus loin, sur la façade lézardée d’une maison à pilastres et à rinceaux, au-dessus d’un bas-relief où une Ève enguirlandée de feuillages cueillait pour Adam une pomme grosse comme une mappemonde, se lisait cette enseigne : « Saullgrain, casseur de bois. » Des allées nauséabondes laissaient entrevoir des escaliers de la Renaissance qu’avait dessinés pour un prince quelque Jean Goujon. Contre une porte monumentale aux pierres taillées en pointes de diamant et montrant encore l’écusson d’armoiries détruites, de vieilles mendiantes se tenaient accotées, leurs genoux entre leurs mains ; hâves, elles levaient des faces de harpies sur Bernard et ses enfants et les regardaient avec une méfiance envieuse, ne soupçonnant guère que ces bourgeois, d’allure élégante, étaient ou avaient été proches d’elles dans leur dénûment.
Bernard se souvenait d’avoir connu la faim ; mais il était sorti de la forêt sauvage où elle le pourchassait. La rencontre du missionnaire fut celle du bon Samaritain qui porte le moribond sur son âne jusqu’à l’hôtellerie. Peu après, son confrère Leroy lui prêta cinq cents francs ; la lettre attendue de Fergus Fergusson arriva, contenant un chèque de deux mille livres.
L’excès même de ses malheurs avait rompu la grille barbelée des calomnies et des malveillances qui écartait de sa librairie la clientèle fructueuse. On y rencontrait maintenant des personnages de poids, la marquise de La Rapinière, M. Parochel, érudit sagace et jovial, président généreux de toutes les sociétés charitables.
Le docte, mais batailleur chanoine Quoniam y donnait rendez-vous au chanoine Leguicheux, doux humaniste, qui savait par cœur des chants entiers de l’Énéide et préparait depuis des années une apologie de Pierre de Ronsard, glorieux chanoine du Mans. M. Leguicheux valut au libraire la pratique du chanoine Fonbonne, son ami, comme lui chauve et portant lunettes, homme courtois, théologien sûr, grand amateur d’ouvrages mystiques dont il recherchait, en bibliophile, les éditions épuisées.
Grâce à un petit prospectus envoyé à tous les presbytères du diocèse, Bernard atteignait aussi les clients de passage, ecclésiastiques se rendant à l’évêché, riches campagnardes qui, les jours de foire, venaient acheter chez lui des paroissiens et des souvenirs de communion.
Adèle n’aurait pas suffi à l’aider. Toustain lui avait découvert un commis, ayant nom Frimbault. Ce garçon, blessé à Verdun, amputé d’une jambe, accepta d’humbles appointements pour collaborer à une œuvre de librairie, belle à ses yeux comme un apostolat. Honnête, méthodique, acharné au labeur, il déployait, en outre, des qualités qui manquaient à Bernard ; il faisait admirablement les paquets, savait prévoir l’équilibre des recettes et des débours ; il attirait le public par son empressement à servir et combinait d’avantageuses réclames.
Les affaires de M. Dieuzède allaient donc vers le mieux et, en même temps, la reprise de ses capitaux n’était plus, comme disait Jules, « qu’une question de mois ». Sarug, au printemps, certain du succès, lui avait proposé, non plus de céder sa part, mais de recevoir, en tant qu’associé, les deux mille deux cents actions d’apport auxquelles il avait droit. Bernard avait consenti à mettre sa signature auprès de celle d’un Sarug parce que cette raison sociale ne devait pas durer ; dès qu’il jugerait satisfaisante la hausse des actions, il les vendrait et dégagerait enfin son patrimoine du péril ou des hontes de sa longue aventure.