— On se reconnaît, les gas de Serbie, les gas du Maroc, les gas de Verdun… Moi, j’ai fait l’Alsace, j’ai fait la Marne, j’ai fait Verdun, j’ai fait la Somme, j’ai fait l’Italie, et je n’ai rien attrapé. Eh bien ! je connais quelqu’un qui serait content d’avoir une jambe ou un bras de moins, et de rentrer chez lui !

Il parlait avec une joie attendrie du gas Joseph, le nouveau-né de sa femme qu’on avait baptisé pendant sa permission. Les camarades l’écoutaient et pensaient de même ; tous n’avaient qu’un désir : rentrer chez eux. Cependant ils repartaient sans savoir s’ils reviendraient, et aucun ne s’avouait triste ni ne maudissait la guerre ; la force des impulsions unanimes les emportait au but prochain. Bernard sentit ses espérances tonifiées par le contact de ses rudes voisins, et cette nuit sans sommeil, achevée sur une banquette, dans la puanteur chaude du compartiment, ne lui aurait point semblé trop dure, si Hélène, de plus en plus présente à mesure qu’il se rapprochait, n’eût tendu vers Paris ses anxiétés. L’aube enfin se délia contre les vitres sales, les hautes maisons de la banlieue se multiplièrent.

— Avant une heure ou deux, frémit Bernard, je la verrai, je saurai. Cette matinée décidera de son avenir et du nôtre. Inspirez-la, mon Dieu, et inspirez-moi.

A la gare Montparnasse, la sortie fut terrible, parmi une cohue brutale, un torrent d’hommes effréné où la valise d’Adèle faillit lui être arrachée des mains, où Bernard dut prendre entre ses bras Charles qu’on étouffait.

Ils s’arrêtèrent dans un hôtel de la rue de Rennes et firent une rapide toilette. En peignant ses cheveux dont les mèches grisonnaient, Bernard vit répété par une glace son visage bouffi de lassitude :

— Comme elle va me trouver vieilli !

Mais une pensée le rassura et le peina pourtant :

— Elle a vieilli peut-être beaucoup plus que moi.

La rue Rousselet, toute proche, étroite et sombre à son entrée, s’éclaircissait en face du long jardin de Saint-Jean de Dieu, qui l’égaie de ses marronniers et l’abrite dans une tranquillité provinciale. Hélène, faite pour la campagne, avait sans doute élu ce refuge, d’ailleurs exempt d’odieux vis-à-vis, parce que, même dans le désordre, elle cherchait l’illusion du calme et le silence.

La maison paraissait ancienne, avec de hautes fenêtres et une porte cochère d’un jaune déteint ; à l’entrée de la cour, un réverbère comme on n’en fait plus dominait la loge de la concierge. Celle-ci était une femme d’un grand âge, courbée, décharnée, mais vive en sa démarche, et dont le nez retroussé, la figure drôlatique évoquaient le profil spirituel de certains caniches. L’arrivée, à sept heures du matin, de cet homme aux longs cheveux, qu’accompagnaient une adolescente et un petit garçon, l’étonna visiblement. Il demanda l’étage de Mme Dieuzède et ajouta, l’air angoissé :