Trois jours après, il reprenait le chemin du Mans. Le docteur de Neuilly constatait déjà chez sa malade « une détente » ; il avait obtenu six heures de sommeil spontané ; elle venait d’absorber sans peur d’étouffements un bouillon de légumes. Désenvoûtée de la chambre funeste et de l’obsession du mort, Hélène laissait l’afflux vital se réordonner en ses organes ; à moins de complications improbables, elle était sauvée.

Adèle la quitta, certaine que sainte Geneviève l’exaucerait jusqu’au bout. Paulette, de bonne grâce, regagna le foyer paternel ; Paris, sous les bombes, l’enchantait médiocrement :

— J’y retournerai, disait-elle, quand on ne lira plus contre les portes des maisons : Abri pour vingt-cinq personnes.

Le Mans commençait à s’emplir de soldats américains. Soixante mille hommes devaient établir leurs cantonnements dans la province du Maine ; ce fut, sur la ville, une inondation de dollars. La librairie Dieuzède en fut elle-même arrosée. Frimbault planta au flanc du balcon une énorme enseigne où rayonnaient en lettres d’un rouge cardinalice ces deux mots : Catholic Library. Les chevaliers de Colomb connurent ainsi la route du magasin ; son air de gueuserie ne les découragea point d’entrer ; achalandés par des cartes postales et des livres pieux, une fois l’habitude prise, ils revinrent en troupeau. Tant de monde s’y pressait l’après-midi et jusqu’au soir, que Lendormy, ne trouvant plus où poser sa visqueuse personne et ses béquilles, interrompit ses visites quotidiennes. Il empruntait un journal et l’emportait chez lui.

D’août à la fin de septembre, Bernard gagna de quoi lui rembourser son prêt ; l’armoire traversa la rue, se réinstalla pompeusement auprès de la tenture fleurdelisée, et ce ne devait pas être sa dernière pérégrination. Dès ce moment, Bernard songeait à reconstituer le centre de sa vie temporelle dans son manoir, à Portzic ; l’armoire serait un des premiers meubles qui rejoindraient la demeure vide.

De jour en jour, Hélène se rapprochait d’une santé ferme. Elle s’abandonnait à une mollesse végétative où se refaisait l’inconscient de ses forces. Il était entendu avec Bernard qu’au début d’octobre elle partirait de Neuilly pour continuer à se remettre, l’automne et tout l’hiver, dans la maison de Brohiniac. Paulette et Charles, Adèle aussi l’y suivraient ; le curé du bourg se chargeait de leur instruction, il commencerait aux deux filles le latin.

Hélène ne s’arrêta pas au Mans ; son mari conduisit les enfants au train qui s’en allait vers la Bretagne. Physiquement, il la revit métamorphosée, quoique bien maigre encore et avec des cordes au long des joues. Il démêla en son intérieur une tristesse mal clarifiée, la mélancolie d’une passion dont elle ne gardait pas même une pincée de cendre au creux de sa main, une gêne vis-à-vis des siens qu’elle avait trahis, le découragement en face d’un avenir où plus rien ne lui semblait désirable. Elle témoigna pourtant une extrême satisfaction d’emmener ses enfants, parut touchée que Bernard se séparât d’eux pour elle ; et il ne lui fut pas indifférent d’apprendre que la librairie prospérait.

On entrait dans la période triomphale de la guerre ; la France, d’heure en heure, sentait se desserrer les nœuds de fer dont elle avait, quatre ans, soutenu la compression. Enfin, on allait de l’avant ; chaque matin, une victoire nouvelle s’envolait sur le front des armées en marche. Bernard, né après la défaite de 70, se dilata d’une allégresse ignorée à sentir que son pays cessait d’être un pays de vaincus. Dans les lettres d’Hélène où elle parlait peu de soi, mais donnait de son entourage des nouvelles circonstanciées, ce bien-être victorieux perçait à travers de minces détails.

Il avait promis de passer une journée auprès des siens, dès que ses affaires lui concéderaient quelque répit. Il partit le 10 novembre, et n’arriva que le lendemain à la petite gare de Brohiniac. Personne ne l’attendait, il n’avait point prévenu de sa visite. Après avoir déposé à l’auberge sa valise, il monta par le chemin creux qui mène hors du bourg, au couvent. Une ferme vétuste, ample, où s’entrebâillaient des étables profondes, en formait le premier corps de logis. Deux bâtiments, que séparait une cour plantée d’ormes, alignaient, l’un des rangées d’étroites fenêtres, — c’étaient les cellules des religieuses, — l’autre, des baies lumineuses, — les chambres des pensionnaires. — La chapelle grise, derrière eux, s’unissait aux verdures d’un grand parc.

Il s’enquit de Mme Dieuzède ; une jeune femme en deuil qui paraissait enceinte lui répondit qu’elle l’avait vu sortir et prendre une allée débouchant à l’orée d’une lande. La promeneuse reviendrait sûrement par le même chemin.