Bernard s’engagea dans l’allée des chênes au bas de laquelle il découvrit la lande vergetée de bruyères et d’ajoncs. Le feu des feuilles mortes se ranimait sous le soleil montant. Cette matinée de la Saint-Martin s’égayait d’un azur tranquille ; une buée blonde riait sur les prairies, sur la plaine regorgeante d’arbres dorés, ondulant jusqu’à la lisière d’une forêt. Il recevait en son sang la douceur de l’air, le parfum des frondaisons expirantes d’où s’exhale un pressentiment de résurrection. Ses yeux accueillaient tantôt le rose cramoisi, le violet pourpré d’un brouillard de ramilles à la cime d’un bosquet lointain, tantôt le jaune grillé des fougères, le vert ardent d’un buisson de houx. Il marchait en paix avec le monde, avec lui-même et avec Dieu. Des âmes sans nombre semblaient se mêler à la sienne et s’y réconcilier.

Néanmoins, une inquiétude comprimait les pulsations de sa joie. Il allait se retrouver, seul à seule, en face d’Hélène. Il craignait de lui infliger des réminiscences sévères, d’être devant elle le reproche qui surgit, le réquisitoire silencieux et perpétuel ; mais il ne pouvait oublier, ni même paraître oublier. Incapable de calculer une attitude, il redoutait presque en même temps qu’il la désirait de toute sa tendresse cette rencontre dont dépendrait le ton futur de leurs relations.

Elle revenait indolemment, couverte d’une mante sombre, tenant appuyée contre son épaule son ombrelle ouverte. A distance, elle l’aperçut qui descendait vers elle, s’arrêta pour l’attendre. Il pressa le pas et avant qu’il l’eût tout à fait jointe, il l’entendit émettre cet affectueux reproche :

— Tu as voulu nous faire une surprise. Tu as bien tardé !

Il l’embrassa comme on embrasse une sœur ou une proche parente ; aucun émoi d’amour ne traversa la simplicité de son mouvement, elle lui rendit un baiser rapide, et ils remontèrent ensemble jusqu’à la maison.

Elle avait repris sa vive souplesse d’allure ; le repos à la campagne, dans une sérénité plantureuse qu’entourait, sans la contraindre, la discipline conventuelle, restituait à toute sa personne quelque chose de juvénile et d’allègre ; sous le hâle du plein air une fraîcheur sanguine éclaircissait ses joues qu’elle ne fardait plus. Il s’abstint d’admirer son changement, trop bon pour lui faire sentir de quelle déchéance il l’avait relevée. Leur entretien s’arrêta au séjour de Brohiniac, aux études des enfants, à l’humeur de Paulette qui s’était notablement assagie ; et, tout d’un coup, il dit avec force :

— Veux-tu que nous redevenions des campagnards ? Quand vous aurez passé ici tout l’hiver, au printemps vous retournerez à Portzic.

— A Portzic ? Il n’y a plus rien !

— Nous meublerons du nécessaire le pauvre logis. Vous y serez mieux que n’importe où.

Elle le considéra, plus étonnée, même froissée qu’heureuse de cette décision. Une couleur de deuil rembrunit sa figure ; elle n’osait l’interroger : « Et toi, que feras-tu ? » mais supposa qu’il prolongerait les rigueurs d’une séparation méritée. Bernard expliqua mieux ses projets : aussitôt finie l’effervescence du négoce que provoquait le passage des Américains, il vendrait, au Mans, sa librairie, et la transporterait à Brest où il se rendrait acquéreur d’un fonds, rue de Siam, que le libraire songeait à céder. Hélène retint l’objection qui lui venait aux lèvres :