— L’état de tes affaires te permettra-t-il ce rêve ?
Elle se contenta de répondre :
— Sans doute, ce serait le meilleur parti.
Ils s’étaient assis au soleil, sur la terrasse ; la venue de leurs deux filles et de Charles abrégea leur intimité. Paulette fut gracieuse avec son père ; Adèle ne chercha pas à contenir l’excès de son allégresse. Tout le monde était gai ; d’heure en heure on espérait la grande nouvelle, l’annonce de l’armistice. Au sortir de table, ils rencontrèrent le vieux facteur qui arrivait du bourg, et, les mains tremblantes de joie, tout en distribuant les lettres, propageait l’événement :
— J’ai vu la dépêche ; la paix est signée !
Déjà la grosse cloche de l’église se mettait en branle ; les petites, trinqueballées par des bras furieux d’enthousiasme, s’agitaient comme des danseuses ivres ; leurs volées se ruaient à travers le ciel sans ombre. D’autres, dans la campagne, leur répliquaient. Tous les clochers de France s’envoyaient le message de libération ; il semblait que les morts eux-mêmes écoutaient sous la terre allégée, et que les enfants à naître devaient bondir dans le ventre des mères exultantes.
Bernard, silencieux, se découvrit et pria sentant que l’univers, en ces minutes, se recueillait avec lui. Mais Charles jeta soudain une réflexion dénuée d’artifice :
— Puisque c’est la paix, Paulette ne me taquinera plus.
— Ne t’y fie point, répondit Paulette en riant ; Paulette sera toujours Paulette.
Au même instant vint à passer, avec deux petites filles vêtues de noir comme elle, la jeune femme que Bernard avait rencontrée le matin. Mme Lescuyer était la veuve d’un savant de noble avenir, tué, quatre mois avant, dans l’Aisne, à la tête d’une section qu’il commandait. Elle attendait, pour la fin de l’automne, la naissance d’un troisième enfant ; sous son voile funèbre étrange un jour de victoire, la lourdeur de sa taille était à la fois douloureuse et magnifique. Ses yeux restaient rouges de larmes fraîchement essuyées ; cependant, elle souriait. Bernard vit en elle la figure de la France déchirée et debout, plus grande que ses blessures, chargée d’espoirs sublimes, redressant au-dessus des ruines son front touché par des splendeurs clémentes. Elle dit à Mme Dieuzède :