— C’est terrible de songer que, si la guerre avait cessé quatre mois plus tôt, mon mari… Et pourtant, je suis joyeuse… Vous me comprenez, si vous avez perdu quelqu’un.

Hélène, en se détournant de Bernard, murmura :

— Oui, je vous comprends.

Adèle, qui s’était éloignée vers un groupe de religieuses, dans un bosquet du jardin, accourut pour annoncer :

— Les sœurs vont chanter un Te Deum. Tu viens, maman ?

— Je viens, répondit Hélène.

Elle entra, devant Bernard, à la chapelle. Il mouilla son doigt d’eau bénite, lui en offrit ; elle se signa, plus émue qu’elle ne croyait l’être, et l’échange du geste sacré fut entre eux le commencement de la Paix.

XI

Celui qu’on a connu Job le pauvre redevient, en apparence, le riche Bernard Dieuzède. Durant l’année 1919, le caoutchouc, aidé par le trouble des changes et les manœuvres de Sarug, a rebondi d’un élan prodigieux. Les actions d’apport de la Société anonyme représentaient pour Bernard, au début de 1920, un capital presque doublé, environ huit cent mille francs. Ce retour d’opulence ne l’a pas ébloui ; il commençait à s’en effrayer, n’avait qu’une hâte : vendre ses valeurs et rompre le contrat qui le liait à Sarug, au monde affreux de la spéculation. Hélène, cette fois, n’a pas osé contrarier ses vues ; le détachement du gain l’a fait plus sage que les malins de la Bourse ; il a vendu avant mars et, dès avril, la hausse ralentie s’est tournée en dégringolade. Dervart, de nouveau associé, Fergus Fergusson et tous les autres vont « boire un bouillon ». Quant au malheureux Jules, accroché à la roue de la Fortune, cette culbute a désorganisé son bouillant cerveau. Le climat de Singapour, les fatigues de l’exploitation, la frénésie des cupidités déçues l’ont mené à la folie totale. Bernard vient d’apprendre qu’on a dû l’enfermer : il se croyait un rajah des Indes, prétendait que son caissier lui avait volé des milliards, exigeait que cet homme fût mis en jugement et pendu ; comme on lui résistait, un délire furieux l’a saisi ; il a blessé d’un coup de poignard le juge qu’il sommait d’instruire.

Son désastre enrage la vieille Mme Restout rendue par ses rhumatismes plus insupportable et féroce. Hélène, au contraire, s’est ployée lentement à l’évidence des erreurs commises ; une rénovation intime épure sa volonté, elle reconnaît que le bonheur n’est point où elle s’égara, elle aperçoit les injustices énormes de sa conduite. Son orgueil reste encore loin de se briser jusqu’au repentir ; pour s’humilier, il faudrait qu’elle examinât ses fautes, sous le regard d’une vérité austère et miséricordieuse. Elle cherche plutôt l’oubli, et l’oubli est impossible. A tout moment des faits inopinés, des sous-entendus, des sursauts de mémoire la rejettent vis-à-vis de ce qu’elle fut. L’autre jour, Paulette s’étant extasiée devant des lys éclos, Hélène a revu, dans le salon de Glenka, au crépuscule, les grands lys dressés comme des formes de mauvais anges qui la guettaient. Charles, qui vient d’apprendre en son catéchisme le sixième commandement, lui a demandé : « Qu’est-ce que l’adultère ? » Elle a su répondre : « C’est le péché des adultes. » Mais, surprise par sa question, elle a rougi devant son fils innocent. Quelle que soit la délicatesse de Bernard, il ne peut plus être pour elle l’amoureux d’autrefois. Quand elle rencontre d’anciennes relations, elle perçoit à des nuances d’accueil qu’on sait et qu’on l’a jugée.