Aussi la vie mondaine n’est-elle plus le centre de sa vie ; elle doit à sa triste expérience d’avoir palpé le vide des simulacres dont se contente le commun des gens.
Depuis qu’elle est rentrée à Portzic, elle se prépare, dans les harmonies de sa jeunesse, un cœur nouveau.
Elle a retrouvé, tels que des amis perdus, les chênes rebroussés par le suroît, la lande où le vent galope comme un poulain débridé, les ombres moussues au pli des falaises, les môles des promontoires tendus vers les larges eaux, l’odeur du romarin sur les pentes, le chant d’orgue de la marée, et même la chapelle de Sainte-Anne au milieu des ormes avec sa voûte bleue percée de deux lucarnes, ses ex-voto, son brasier de cierges, sa pénombre brune et son silence.
Le manoir, maintenant qu’elle en habille peu à peu l’indigence, lui est redevenu plus cher que jadis. Elle aime la bonhomie rustique des meubles qu’a remis Bernard ; le siège où elle s’asseoit, pour lire, près de la fenêtre, est un simple fauteuil de paille, semblable à ceux des aïeules qui dévidaient les heures en filant et en jasant. Bernard l’a priée de reprendre sa harpe ; elle ne jouera plus la Fantaisie romantique, mais elle transcrit sur son clavier les pièces anciennes des maîtres du clavecin, des airs bretons ou irlandais, et si, parfois, elle y fait résonner les nostalgies des passions vagues, elle ne s’étourdit point d’un factice enchantement. Sa raison s’est assainie dans l’obéissance au devoir quotidien ; en attendant qu’elle soit une chrétienne, elle devient au moins une femme d’intérieur. Une âme comme la sienne va-t-elle s’embourgeoiser ? Il faut, pour bien agir, qu’elle agisse en aimant ; et l’amour la préservera des routines engourdies, des prudences mesquines, des platitudes calculatrices.
D’ailleurs, son mari est auprès d’elle ; désormais elle ne se raidira plus contre sa générosité. Sans doute, l’aisance revenue au foyer amortit les antithèses de leurs deux caractères ; Bernard, inespérément, a réussi ; elle l’admire, elle l’écoute d’autant mieux que les faits l’ont justifié. Mais elle se laisse pénétrer des influences salubres qui rayonnent de lui et d’Adèle. Jusqu’au bout elle sera très différente ; de moins en moins elle contredira.
Bernard voudrait l’amener à sentir que le jeu des circonstances enveloppa, dans leurs épreuves, une prédestination ineffable ; elle encourait l’abandon suprême ; elle n’eut qu’un mérite : céder à l’appel mystérieux de l’espérance, consentir à ce qu’on l’arrachât des gouffres. Le jour où elle entreverra que l’enchaînement de merveilleuses conjonctures l’a délivrée, elle se fondra en gratitude, et connaîtra enfin la grandeur de l’humilité pénitente.
Jusque-là, Bernard sait que le bonheur ne reviendra pas tout entier. Humainement, le mal accompli ne peut jamais s’abolir. Les inclinations d’Hélène, en dépit des cataclysmes qui leur ont barré le chemin, reprendraient leur pente vers le goût du luxe et les chimères vaniteuses s’il ne la défendait contre elle-même par toute la force de ses exemples.
Il a disposé leur commune existence de façon à ce que l’intimité se refasse lentement, sans qu’ils pèsent l’un sur l’autre dans une solitude oisive. Chaque matin, le jardinier attelle à un break de campagne l’un ou l’autre des deux vigoureux chevaux. Les enfants montent avec leurs cartables, devant, à huit heures, se trouver au pensionnat. Hélène et leur père les accompagnent ; c’est Hélène qui, le plus souvent, conduit.
Bernard a ouvert, dans la rue de Siam, une librairie d’art chrétien portant cette simple enseigne : Les beaux livres. Frimbault l’a suivi et tient en sa main experte la direction matérielle de l’entreprise.
Mais Bernard n’est plus réduit au métier d’un marchand qui reçoit les livres à la mode et en trafique comme d’une denrée comestible. Il choisit les ouvrages, et il en édite ; il veut aider à se faire jour les écrivains, les artistes pauvres, quand ils savent, — tel Robert avec sa Résurrection, — rendre par l’humain des formes Dieu tangible. Pour lui seul, l’entreprise serait un faix excessif ; il s’est acquis en Toustain l’auxiliaire dont il était digne. Toustain, devenu veuf, s’est transplanté à Brest. C’est lui qui est chargé de lire les manuscrits, de répondre aux auteurs, de « fabriquer » les volumes. Bernard se réserve le choix des gravures et des eaux-fortes ; il associe Hélène à ce labeur captivant. Par là, dans un ordre heureux, leurs intelligences concordent, autant qu’elles en sont capables. Ils s’entendent ; gage de félicité plus sûr que s’ils s’adoraient.