Est-ce à dire qu’Hélène s’est tout à fait guérie de ses caprices nerveux, de ses impatiences dominatrices ? La paresse de Paulette, son penchant à contrarier, ses pointes malignes, tout ce qu’elle porte de révolutionnaire en ses tendances, reste chez les Dieuzède un ferment d’inquiétude. Bernard ne cesse pas d’être l’homme de tendresse, « plus sensible que volontaire », comme le jugeait Brouland. Des troubles traverseront, plus d’une fois, son intérieur. Mais, lorsqu’il se souvient des crises qu’il a franchies, il s’émerveille, il rend grâces au Seigneur dans une effusion inlassable.

Et il se réjouit en sachant que l’exclusion de la souffrance ne fait point la béatitude. Il redoute les fils d’araignée que l’abondance tisse autour d’une volonté encline à la mollesse.

Il veut vivre pauvre en esprit.

Ni son avoir, ni sa femme, ni ses enfants, ni les yeux de son corps, ni sa pensée même, — il songe à l’état de Jules, — ne furent ni ne seront jamais à lui. Pour ne point perdre la présence de cette divine certitude, il recherche les pauvres et les souffrants ; il se prive en silence à leur intention, et il se reproche de trop les envisager, malgré lui, du dehors, comme n’étant plus l’un d’eux. Saura-t-il assez libérer l’argent de l’anathème collé sur lui, de ce rétrécissement qui fait le cœur du riche pareil à la peau de chagrin racornie en proportion de chaque désir satisfait ? Même il se demande quelquefois si, dans l’ordre invisible, le temps où il se voyait le plus dépouillé ne fut pas le meilleur de sa vie terrestre.

Hier soir, Hélène et lui étaient sortis ensemble sur la lande toute violette de bruyères en fleurs, et où se réfléchissaient, déliées dans le ciel, des tresses roses de nuées.

Au milieu du plateau nu s’avançait à leur rencontre un vieil homme de taille gigantesque, vêtu comme un mendiant, un bâton en sa main droite et donnant l’autre à une femme chétive, courbée, qui le conduisait, car il était aveugle et tâtait le chemin devant ses pas. Cet homme, Bernard le connaissait ; de son vrai nom il s’appelait Kenavo ; mais sa prodigieuse stature, sa force jadis terrible et sa cécité lui avaient valu à Portzic le surnom de Samson. Longtemps il avait fait le métier de pêcheur ; un coup de sang, comme à Bernard, lui avait ôté la vue ; seulement, faute de soins, jamais il ne l’avait recouvrée ; et il cherchait son pain aux portes des maisons, sa femme étant inapte à le gagner pour lui. Sous un jupon grisâtre, sèche comme un fagot d’épines, elle paraissait déjà porter à califourchon la mort. Son menton en cisaille, ses yeux cernés de rouge, le tatouage de ses rides crasseuses marquaient sa figure d’une laideur méchante. On disait qu’elle maltraitait son mari et même le frappait, ne lui pardonnant pas d’être bon à rien et vengeant sa faiblesse sur le fort désarmé. Lui, au contraire, montrait en sa face hirsute une sorte de calme céleste. Bien qu’il eût des sourcils épais, abaissés et contractés au-dessus des prunelles inutiles, presque disparues au fond des orbites, l’ensemble de ses traits était joyeux, illuminé d’un signe de douceur que divinisaient, en cet instant, les reflets du crépuscule.

Hélène, quand elle l’aperçut, aurait voulu l’éviter. L’aspect de cet aveugle lui rappelait que Bernard, par sa faute à elle, avait failli rester comme lui ; elle se détournait d’un tel remords. Mais la femme de Samson le mena droit à Mme Dieuzède et, avec la langue geignarde d’une pauvresse qui sait jouer son rôle, elle remercia « les bons maîtres » d’un panier de figues, envoyé la veille ; elle laissait en même temps comprendre qu’une aumône faite appelle une aumône à faire.

Samson se taisait, comme abîmé dans le recueillement d’une extase. Le vent agitait autour de son cou les boucles blanches de ses cheveux mêlées aux flocons bourrus de sa barbe. Énorme et voûté, il avait l’air d’un mystérieux saint Christophe chargé d’un fardeau surhumain et pourtant paisible, assuré de ne pas fléchir. Soudain, il ouvrit la bouche, proféra, d’une voix très grave, et souriant :

— Le soleil des loups se lève sur la lande. C’est beau.

— Comment, dit Hélène, savez-vous que la lune est à l’horizon ? Je vous plains de ne pas voir un soir comme celui-ci.