Une fois débrouillé le désordre du magasin, elle se préoccupa d’y mettre un ton d’élégance. Elle voulait corriger « la laideur » de sa pauvreté. Mais les choses fastueuses qu’elle disposa de son mieux juraient avec la minable officine.
Dans l’embrasure de la porte qui séparait la boutique de l’arrière-salle, elle accrocha une portière de velours noir que parsemaient des fleurs de lys d’or ; à droite de cette portière, contre la longueur de la muraille, elle appuya le majestueux canapé Louis XIII, et, à gauche, Bernard, avec Papin, dressa la monumentale armoire, pièce de musée qu’on aurait crue dérobée aux appartements d’un roi. M. Dieuzède père l’avait rapportée d’un voyage à Wiesbaden. Ce meuble pompeux venait sans doute des Flandres espagnoles ; ses panneaux vernis d’ocre chaude, étalaient, entre trois colonnes torses, de brunes coquilles d’où émergeaient des têtes d’enfants joufflus ; l’art hispano-flamand, reconnaissable à la structure massive, aux ferrures tourmentées, à l’emphase de la décoration, s’était diverti en des arabesques peintes autour des colonnes et qui figuraient des sorcières échevelées, aux seins étirés, chevauchant des licornes ou des oiseaux fantastiques.
Sous le plafond sale, auprès des chaises cannées et du boiteux escabeau, héritage de Bonfils, ces restes de splendeur avaient l’air d’un paradoxe, ne pouvaient être à leur place. Ils consolaient néanmoins les yeux de Bernard et d’Hélène. Bernard y voyait surtout un entourage d’amis fidèles ; ils représentaient pour l’imagination d’Hélène un retour possible à la prospérité perdue ; elle supposait aussi que la distinction anormale du magasin arrêterait les acheteurs intelligents.
Sans viser à les séduire, mais parce qu’il aimait les belles harmonies, Bernard mit en montre, dans la vitrine, derrière des livres de choix, quelques gravures attirantes, entre autres une vue des quais de Bordeaux au XVIIIe siècle, pleine de lumière et de mouvement, où palpitait la gloire d’un peuple heureux. Il y ajouta une eau-forte qu’il tenait d’un jeune graveur presque inconnu, une Résurrection : le Christ, dont le suaire s’envolait comme une nuée flamboyante, s’élançait du sépulcre, aspirant avec lui vers les gouffres du ciel un tourbillon de blancheurs ; sa face diaphane comme le soleil et la forme allongée, presque immatérielle, de son corps éblouissant chassaient en bas l’épaisseur des ombres, tandis que de vagues démons à tête d’âne, grouillant dans les ténèbres, mordaient le roc du tombeau. Robert, — c’était le nom de l’artiste, — avait su fixer cette vision sublime, comme s’il se souvenait d’un spectacle vu. Malgré l’outrance un peu tumultueuse des contrastes, son œuvre dénotait un grand calme de joie intérieure, l’état de grâce intuitif ; et Bernard voulait croire que, s’il y avait, dans la ville, une dizaine de chrétiens éclairés, cette eau-forte les transporterait, à la manière d’une révélation. Quelques-uns entreraient chez lui pour la marchander, tout au moins pour s’enquérir de l’auteur. Il savait Robert très pauvre, chargé d’enfants ; son désir était de l’aider, tout en se faisant connaître lui-même. Aussi, dans son prospectus imprimé avec diligence et lancé la veille, signalait-il la mise en vente de sa Résurrection.
Or, la première personne qui, ce jour-là, — c’était un jeudi, vers dix heures, — franchit la porte du magasin, fut une dame d’âge respectable, venant acheter deux douzaines de plumes !
Cette cliente, gantée de noir, avait une mise correctement austère, un aspect de parcimonieuse sécheresse. A voir ses lèvres pincées, son nez court de chouette, le pli dévotieux de ses paupières qu’elle levait presque furtivement, Hélène devina une provinciale racornie, quelque directrice d’œuvres, qui entrait dans la librairie nouvelle pour lui faire une réputation.
Cette dame mit un certain temps à choisir les plumes ; ensuite, s’étant informée du prix, elle déclara qu’ailleurs elle les payait moins cher et se rabattit sur un calepin de quatre sous. Elle dévisageait, du coin de l’œil, Bernard assis au comptoir, occupé à rédiger une commande ; l’étrangeté du libraire l’intriguait. Hélène se rendit compte qu’elle l’épluchait elle-même, depuis ses bottines jusqu’à sa coiffure. En pliant le calepin, elle se dispensa de lui demander : « Et avec ça, madame ? C’est tout ce qu’il vous faut ? » Ce vocabulaire commercial dégoûtait ses lèvres insoumises ; sa façon de tendre l’objet à l’acheteuse eut un air de discrète supériorité, celui d’une femme du monde qui, par complaisance, se prête à remplacer une fille de service absente.
L’inconnue inspecta d’un regard bref et méfiant les livres exposés sur la banque. Parmi eux se trouvaient plusieurs volumes de l’élégante collection Lemerre, et Bernard avait placé très en vedette l’Ensorcelée avec le Chevalier Destouches de Barbey d’Aurevilly ; la Normandie étant proche du Maine, il s’imaginait qu’un grand écrivain normand devait être goûté par les manceaux. Mais l’examinatrice détourna de la couverture ses yeux pudibonds : le laboureur nu, qui appuie son pied sur la bêche, la choqua visiblement. En hâte, elle tira d’un porte-monnaie quelque peu râpé les quatre sous, les posa sur le comptoir, et répondant à peine au salut de Bernard debout derrière elle pour la raccompagner, elle sortit. Hélène balaya dans le tiroir ouvert les quatre sous :
— Bon ! Beau début ! dit-elle en se raidissant par l’ironie contre sa déception.
Bernard faisait son geste des moments soucieux : ses longs doigts repoussaient, autour de son oreille gauche, ses cheveux emmêlés. Mais il répliqua :