Bernard se prit à réfléchir qu’au lieu d’éparpiller ses prospectus dans les boîtes de citadins anonymes, il aurait dû les expédier par la poste, sous enveloppe cachetée, aux gens présumés capables d’acheter des livres, aux prêtres, aux pédagogues, aux érudits notoires de la ville, aux artistes, s’il y en avait. Comme il avouait à Hélène son désir de réitérer sa publicité mal faite, elle objecta la dépense en ajoutant cette réflexion chagrine :
— Que veux-tu ? mon pauvre ami, les idées justes te viennent toujours trop tard.
Et, découragée, elle remonta l’escalier de sa chambre, la regagna. Attendre dans le magasin des clients fantômes lui était insupportable. D’ailleurs, l’air confiné de la boutique et de l’arrière-boutique lui pesait horriblement ; elle croyait ne respirer un peu qu’au premier étage. La lourdeur molle du climat manceau lui infligeait une sorte de somnolence ; et Paulette se plaignait d’être comme elle.
Paulette, dans la chambre de sa mère, accoudée à un petit bureau, aux prises avec un devoir d’arithmétique, griffonnait sur son cahier la caricature d’une demoiselle à lunettes, dont la langue se tirait, démesurément longue, balafrée d’additions et de multiplications.
— Que fais-tu ? lui demanda Hélène, sévère par boutades.
— Je fais le portrait de mon professeur, répondit sans embarras Paulette, et je la force à me montrer sa langue savante pour qu’elle me dise la marche de mon problème.
Comme Hélène la tançait de sa paresse, Paulette bâilla, se frotta les yeux :
— Ici, geignit-elle, je ne suis pas en train, je n’ai goût à rien. Je voudrais m’endormir, et me réveiller… quand nous serons loin du Mans.
Dans cette plainte de sa fille Hélène reconnut si bien sa propre désolation qu’elle se mit à pleurer. Paulette, à son tour, sanglotait, baisait et caressait éperdument sa mère. Mais Hélène se reprit aussitôt de sa faiblesse, morigénant Paulette, lui remontrant qu’il fallait travailler, puisqu’elle était pauvre.
— Oh ! répliqua Paulette dont les larmes s’étaient vite séchées, sois tranquille. Je ne ressemblerai jamais à papa. Je saurai me débrouiller dans la vie.