Hélène s’assit, commença une reprise à un manteau qu’autrefois elle n’eût pas daigné porter deux hivers de suite. En bas, Adèle savonnait une lessive ; on entendait Charles, dans la cuisine, jacasser auprès de Mme Couaneau qui faisait cuire le dîner. Jusqu’alors Hélène ne s’était point résignée à gâter ses mains en lavant du linge ou en épluchant des légumes. Pourrait-elle garder longtemps, du matin au soir, une femme de ménage onéreuse et lui abandonner l’anse du panier ?
De ce problème, plus incommode à résoudre que celui de Paulette, elle s’évadait, tout en cousant, par une absence nostalgique. Elle se croyait encore dans son manoir et retrouvait contre ses yeux la lande où vibrait le vent des solitudes marines, la lande pleine de romarin et de bruyère. Elle choyait en son rêve, mieux que si elle y était corporellement, le vert mordoré des falaises, les ombres moussues au creux des pentes, la couleur saphiréenne des eaux, les voiles d’un rose de feu qui passaient au large du goulet, dans le soleil, l’allée de chênes conduisant à la maison, le salon austère et somptueux, et, au delà des bois, l’étroite chapelle de Sainte-Anne, toute brûlante de cierges sous la fraîcheur des ormes…
Un grossier vacarme rompit son illusion. Devant sa fenêtre, le long du trottoir de Me Lendormy, un tombereau lourd de charbon s’ébranlait pour monter vers le carrefour. L’attelage ne parvenait pas à démarrer ; le charretier hurlait, cinglant aux jarrets son cheval de devant, un bidet gris efflanqué, puis le gros percheron qui tirait entre les brancards. Les deux animaux se tendaient, partaient d’un seul élan, arrachant du pavé des étincelles ; mais, brusquement arrêtés par leur charge, ils fléchissaient sur leurs genoux, reculaient et s’immobilisaient. Le charretier, vociférant, les frappait à la figure du manche de son fouet ; les cinglons aux jambes étaient si furieux qu’on voyait celles du bidet trembler. Un rassemblement se forma ; aucun des spectateurs n’offrait son aide ni n’intervenait ; seul, un petit homme grisonnant, coiffé d’un feutre verdâtre, les épaules voûtées sous un vieux pardessus, aborda le charretier, lui suggéra de faire tourner ses chevaux et de redescendre la rue jusqu’à un endroit moins raide d’où ils remonteraient plus à leur aise. Le brutal haussa les épaules et s’entêta ; enfin, à bout d’efforts, il obéit au conseil du judicieux passant.
Hélène, tandis qu’elle suivait, malgré elle, cet épisode vulgaire, se disait que la foule attirée en face du magasin y retiendrait peut-être quelques acheteurs. Bernard n’avait songé qu’à plaindre les chevaux. Il aperçut le petit homme coiffé du feutre verdâtre s’approcher de la vitrine, coller son nez camus vis-à-vis de la Résurrection, et demeurer là, plusieurs minutes, comme ébloui d’une extase, montrant un de ces visages barbus avec des lèvres trop grosses, mais épurés par une simplesse divine, qu’on rencontre sculptés sur les polyptyques des cathédrales. Des larmes semblaient humecter la rondeur de ses yeux bleus. Cependant, il fit trois pas vers la porte et entra :
— Monsieur, dit-il à Bernard, d’une intonation mystérieuse, en agitant dans sa main son feutre aux bords fripés, vous avez là une eau-forte étonnante. Je voudrais bien la voir de près…
Bernard la posa devant lui, sur un pupitre, en bonne clarté. L’admirateur, un instant, reprit sa contemplation, cette fois plus méditative. Un commerçant quelconque lui aurait vanté l’objet, eût visé à « l’entortiller ». Bernard le laissa rompre, de lui-même, le silence ; et il fut saisi de l’entendre proférer à mi-voix, un peu comme dans une église :
— Voilà l’ineffable naissant visible. Ces blancheurs jusque dans les ombres, la toute-puissance d’ascension qui élève le Ressuscité, le calme triomphe sur cette face… Où est-il l’homme qui a pu voir cela, et de notre temps ? Vous le connaissez, monsieur ?
— Non, répondit Bernard avec un heureux sourire, je sais de lui simplement qu’il habite la banlieue de Paris, à Sainte-Geneviève-des-Bois. Il est pauvre et obscur, comme l’est tout artiste chrétien à cette heure de chaos. Ses cinq enfants, m’a-t-il écrit, ont plus de dents que de pain ; et lui, il a plus de génie que ses héritiers ne feront d’argent avec ses œuvres.
Le client s’informa du prix de l’eau-forte et ajouta sur-le-champ :
— Oh ! ce n’est pas pour moi. Je suis très pauvre aussi… Mais peut-être vous trouverai-je acquéreur. Demain, je repasserai.