— Alors, osa insister Bernard, si un amateur se présente dans l’intervalle, je refuserai la vente ? Je dois vous attendre ?
— Oui, déclara le petit homme après un mouvement d’hésitation, ne concluez pas avant que je sois revenu. A demain, monsieur.
Bernard eut la pensée de lui demander son nom. Mais, déjà, d’un pas affairé, le singulier enthousiaste s’éloignait au dehors, sans rien regarder autour de lui.
Midi sonnait ; Adèle, dans l’arrière-boutique, mettait la table pour le repas. Hélène, redescendue, souleva la portière fleurdelisée, et vint à Bernard, mécontente de ce qu’il n’avait point su vendre « son Robert ». Patiemment il se justifia. Pendant leur explication, un autre personnage fit halte devant la vitrine. Il avait un cou ridé d’oiseau de proie, engoncé dans le col de fourrure d’un pardessus ; de longues oreilles décollées, des yeux bordés de rouge aux cils clignotants, un nez luisant, dur et crochu, les poils tordus de sa barbiche lui donnaient la mine bizarre d’un chèvre-pied travesti en bourgeois. Il prolongea sur l’eau-forte le coup d’œil sec et commercial d’un commissaire-priseur, puis pénétra dans le magasin, traînant les semelles, son chapeau melon rejeté en arrière de sa tête d’une façon malotrue ; il guigna aussitôt l’armoire ; mais, indiquant la Résurrection :
— Combien la faites-vous ? interrogea-t-il avec un dur accent alsacien.
— Cent cinquante francs, dit Hélène qui ne voulait pas laisser à Bernard le loisir de répondre.
— Je vous en donne cent et je l’emporte, brusqua l’acheteur en même temps qu’il étendait vers la gravure des doigts malpropres…
— Pardon ! intervint Bernard. J’ai promis à un autre client d’attendre sa réponse. Revenez, s’il vous plaît, demain.
— Demain, je serai loin d’ici, répliqua l’individu, enserrant Hélène d’un regard méphistophélique.
— Mais, dit-elle tournée vers son mari, es-tu bien sûr que l’autre reviendra et qu’il achètera ?