— J’ai promis, je n’ai qu’une parole, opposa Bernard d’un ton si ferme qu’elle n’osa point riposter.

— Comme fous foutrez. Le brocanteur tourna le dos, ayant, une seconde fois, reluqué l’armoire et demandé négligemment :

— Elle est à vendre ?

— Non, répondit Bernard, presque maussade. La physionomie, le langage de ce trafiquant blessaient tout ce qu’il était lui-même ; et il aurait jugé odieux de livrer à vil prix, comme pour trente deniers, entre ses mains brutales, sinon sacrilèges, une œuvre pleine de l’Esprit divin. Mais Hélène, déçue de cette première vente manquée, dès qu’elle fut seule avec Bernard, le blâma aigrement :

— Écoute, je n’ai pas voulu pour cette fois, t’humilier et passer outre à tes lubies. Tu es absurde. Quand on a une femme et trois enfants, est-ce qu’on lâche la proie pour l’ombre ? Si tu continues à mêler du sentiment aux affaires, nous pourrons bientôt, nous, mêler à notre pain sec de la cendre et le bois du plancher !

Bernard eut le cœur outré de reproches qu’il sentait iniques. Il conserva cependant son calme pour se défendre :

— Ma pauvre Hélène, rien en ce monde n’arrive au hasard. Si ce goujat de client était venu avant l’autre, je lui aurais peut-être cédé pour cent francs ce qui serait mal payé dix mille. Crois-tu donc que j’aurais voulu prendre un bénéfice, envoyer à Robert moins de cent francs ? Grâce à Dieu, c’est l’autre, le brave homme qui est entré d’abord. Il nous reviendra, j’ai confiance…

— Et s’il ne revient pas, quel dindon ?…

— Il reviendra, et avec de l’argent. Même s’il ne revenait pas, mon acte de foi en sa parole vaudrait plus que son argent.

Hélène haussa les épaules, mais s’abstint de le quereller davantage. Ceinte d’un tablier de cuisine, joyeuse, Adèle arriva : « Maman, le dîner est prêt. »