Bernard, avant de s’asseoir à table, fit, selon son habitude, un large signe de croix. Adèle et Charles l’imitèrent. Paulette, comme sa mère, s’en dispensa. C’était un des points où le désaccord tacite des époux s’accusait même en présence de leurs enfants. Hélène, malgré tout, n’allait pas jusqu’à vilipender, devant eux, leur père.

Le repas se fût passé correctement sans Paulette qui avait entendu les observations virulentes de sa mère et cherchait à les envenimer de sa personnelle rosserie. Comme Hélène venait de lui servir une tranche de cheval en daube :

— Il est dur comme du bois, se plaignit-elle, la bouche pleine, en repoussant le morceau sur son assiette. Le bois, les rats en mangent. Mais j’aimerais mieux manger des rats, comme Tuong, que du bois. Tiens, mon petit Tuong. C’est pour toi…

L’animal qui répondait au nom annamite de Tuong était un chat jaune efflanqué, recueilli par Mme Couaneau dans une ruelle du vieux Mans ; sa vigilante férocité à l’égard des souris devait procurer aux Dieuzède des nuits moins douloureuses. Paulette lui tendit la moitié de sa tranche avec laquelle il se sauva, comme s’il avait peur que l’aubaine lui fût disputée.

— Oh ! Paulette ! s’exclama, indignée, l’économe Adèle.

— Paulette, tu n’y penses pas ! vitupéra Bernard avec une rudesse insolite. Tu mériterais d’être privée de dessert et mise au pain sec.

— Du dessert ! nargua Paulette. Personne ici n’en aura plus, et, quand nous serons tous au pain sec, nous serons tous égaux.

— Paulette, gronda Bernard, tu es un mauvais cœur. Tais-toi et va en pénitence dans ta chambre.

Elle regardait sa mère qui détournait les yeux ; elle semblait hésiter à obéir. Bernard la prit par le bras et la poussa vers l’escalier. Elle gravit les degrés en pleurnichant, s’assit sur la dernière marche, pour écouter ce qu’on dirait d’elle. Durant quelques minutes elle ne perçut que le remuement hâtif des fourchettes et des couteaux se débattant avec le coriace cheval ; elle jouissait du pénible silence dont elle était cause comme d’une revanche qu’elle prenait sur l’autorité subie.

Bernard, quelle que fût sa constance d’âme, avait peine à n’être point troublé : aux amertumes qu’Hélène lui infligeait la malice de Paulette ajoutait cruellement. Il se voyait amoindri, atteint dans son prestige paternel. « Ai-je été trop bon ? s’examinait-il. On l’est toujours trop peu, on aime trop peu. Mais il faut savoir aimer et se faire aimer. L’ai-je su ? Ou Paulette serait-elle une vilaine nature ? De qui tient-elle ? Non, elle n’est point méchante, c’est une enfant malade : elle souffre plus que nous tous de notre misère, et je ne sais quel démon la tient… »