Bernard aurait pu rabrouer sa désinvolture et la tenir à distance. Il la sermonna d’une façon posée et tendre, lui parla ainsi qu’à une grande personne raisonnable. Elle l’écoutait, docile, l’air convaincu, baissant à demi les yeux. Mais, lorsqu’en signe de réconciliation il lui eut permis de l’embrasser, il surprit, dans la pointe de son regard, une étincelle victorieuse. Paulette, spontanément, concluait :

— Il n’y a pas à dire, je m’en suis bien tirée. Et, maintenant, allons voir s’il reste, pour moi, de la compote.

Elle pirouetta et descendit, fringante, ses boucles brunes frisées sautant autour de ses épaules menues.

Son changement, bien que superficiel, délivra Bernard d’une tristesse énorme. Il avait peur d’être contraint à la juger perfide, haineuse et, selon le langage de Mme Couaneau, « endémonée ». Quel avenir si, dans sa maison rompue en deux camps, sa femme et l’une de ses filles se faisaient un jeu de bafouer, de piétiner ses décisions ! A présent, il se rassurait.

Il s’en alla donc, plus ferme, à ses visites diplomatiques. Marcher lui fut une douceur, même par des rues insipides. Un vent moite, ensoleillé les traversait. En croisant sur le trottoir un soldat russe barbu, massif, mais alerte avec ses souples bottes et son ceinturon, il se représenta le spectacle qu’il avait admiré, à Brest, lorsqu’en août 1916 débarqua le corps d’armée expédié d’Arkhangel pour Salonique : les hommes, debout du haut en bas du navire, prolongeant, comme un chant d’orgue, dans l’ampleur de la rade, d’interminables hourras ; les bataillons qui défilaient, nonchalants et superbes, les petits enfants qui prenaient la main des soldats et se pendaient à leur cou. Bernard croyait entendre la note haute, étrangement prolongée qu’entonnait le chœur de ces troupes en marche si loin de leur pays, leur chanson de route semblable à celle d’une caravane perdue au milieu des steppes. Il conservait sur la force russe plus d’une illusion. Même une idée effleura son esprit :

— Si j’en avais acheté au lieu de m’empoisonner d’un tas de turcs et de hongrois… C’est Hélène qui l’a voulu. Elle a rencontré, chez la comtesse de Porsmilin, Osman pacha ; ses allures de grand seigneur indolent l’ont séduite. Aussitôt il aurait fallu convertir en turc tout ce que Jules nous laissait. Et elle me reproche de mêler aux affaires du sentiment !

Mais il se blâma de cet inutile regret :

— Avant de sortir, j’osais répéter : « Bienheureux les pauvres ! » Et, déjà, je me repens d’être l’un d’eux !

Il arrivait chez le plus proche de ses confrères ; celui-ci était en voyage. Bernard se consola sans peine de son absence : s’exhiber lui-même semblait à son indépendante sauvagerie une corvée d’humiliation.

La seconde librairie où il pénétra regorgeait de clients parmi des employées bourdonnantes. Le patron, M. Le Roy, lui fit un accueil honnête, le reçut dans son arrière-magasin. Ventripotent, d’aspect solide, pondéré, Le Roy se distinguait par une grosse tête ronde dont une casquette protégeait la nudité, des yeux francs et vifs, une lèvre caustique qu’ombrait une mouche de poils gris. Le large cordon d’un binocle flottait sur sa bajoue opime. Il plut à Bernard en ce qu’il se révéla, tout de suite, non un marchand cupide, mais un connaisseur de livres et un lettré. Il tira pour lui d’une vitrine quelques volumes précieux, assemblés selon un éclectisme de bibliophile. Un Office de la Sainte Vierge, « traduit en français, tant en vers qu’en prose », par Pierre Corneille, édition originale à opulente reliure en maroquin, avoisinait les Contes de La Fontaine avec des vignettes de Fragonard, et un petit in-quarto gothique, publié vers 1530, La Louenge de mariage, par maistre Pierre de Lesnauderie, lors scribe des privilèges de l’Université de Caen.