Au fond, elle sentait qu’elle avait mal parlé. Mais, entrevoyant la gravité de sa faute, elle répugnait à se confesser coupable et à quérir son pardon.

Ses mots abominables avaient meurtri Bernard en plein cœur ; il devint tout pâle. Cependant, il n’eut pas l’air d’avoir entendu. Mme Couaneau arrivait de la cuisine, apportant une compote de pommes ; l’absence de « ces demoiselles » l’étonna ; elle flaira sous l’air tendu des parents quelque agitation tragique. Hélène, irritée contre Paulette, éprouvait pour son mari un retour de compassion affectueuse. Seulement, elle songeait : « Il a été maladroit, il a manqué de mesure ; ce n’est pas son métier d’être sévère ; » elle se contenta de lui dire, pour attester qu’elle prenait son parti :

— Tant que Paulette ne sera pas venue se mettre à genoux devant toi, je ne la connaîtrai plus.

Bernard, sans lever les yeux, répondit d’une voix où tremblait un chagrin étouffé :

— La question n’est pas de la punir, mais de la changer…

Un quart d’heure après, il était dans sa chambre et s’habillait. Il se proposait d’aller voir, ce jour même, ses principaux confrères en librairie ; il voulait les connaître et, surtout, être connu d’eux. Sa démarche courtoise, en admettant qu’elle ne servît à rien d’autre, préviendrait les inimitiés possibles ; on saurait qu’il visait modestement à continuer la spécialité de Bonfils : les livres de choix et les gravures. Il achevait paisiblement sa toilette ; sa pensée restait libre, malgré les coups de poinçon qui, depuis le matin, l’avaient lardé :

— Toutes ces souffrances, rêvait-il, je les ignorerais, si je n’étais point pauvre. Bienheureux les pauvres, eux, les plus près de Dieu, en ce qu’ils ont le plus à pâtir…

Certes, en voyant sa mise, on eût été loin de le ranger parmi les pauvres ; son pantalon gris clair avait, comme disent les marins, « la raie de l’amiral » ; la coupe distinguée de ses bottines, son ample veston, son feutre fantaisiste respiraient une nonchalante aisance ; sa cravate de soie noire flottait comme celle d’un artiste romantique ; il rappelait, avec son ondoyante chevelure et son grand nez, le Paganini qu’esquissa Delacroix. On le sentait élégant par droit de naissance ; même sous des guenilles, il n’eût pas cessé de l’être.

A l’instant où il allait sortir, quelqu’un frappa d’un doigt léger, Paulette entra. Livrée à ses réflexions, elle avait compris que son père était sérieusement offensé ; des excuses seraient inévitables ; elle aimait mieux s’y résigner seule à seul que devant tout le monde. S’ouvrait-elle, en outre, au remords ? Son cœur n’était pas aussi rebelle à la pitié qu’elle affectait de le laisser croire. Dressée à la confession et à l’examen de conscience, elle discernait dans ses actes le poids du mal. Mais elle tenait des Restout un besoin orgueilleux de suprématie et, pour sa puérilité maladive, l’unique manière de dominer les autres, c’était souvent de les faire souffrir. La déchéance de sa famille aiguisait, en les contrariant, ses jeunes appétits égoïstes. Elle voyait Hélène accuser Bernard des mécomptes qui la navraient ; elle renchérissait, craignant peu son père et différente de lui par toutes ses propensions. Après sa bourrasque de révolte, elle comprit qu’elle avait excédé les bornes permises. Mais elle aborda Bernard sans prendre une mine contrite, et, délibérément, s’approcha de lui :

— J’ai été sotte tout à l’heure, dit-elle d’une voix essoufflée, hâtive, comme pour être plus vite au bout de son humiliation. Paulette est une vilaine fille. Veux-tu, quand même, qu’elle reste ta fille ? Dis, papa, veux-tu que nous soyons amis ?