— Paulette, tu peux redescendre. Si tu demandes pardon, ton père te le permet.
Bernard se versait à boire ; il reposa brusquement la bouteille, croisa les bras et cloua sur Hélène des yeux qui ne ressemblaient plus aux siens. Jamais elle ne l’avait vu froncer les sourcils de cette manière. Il y eut en son regard plus de stupeur triste que de courroux, le sursaut de dignité du père qui ne consent pas à se laisser, dans sa maison, démentir comme un être nul. Pourtant il ne prononça aucune parole ; il voulait épargner à ses enfants le scandale d’une scène de discorde. Hélène s’étonna, chez un homme si placide, de cette réaction imprévue. Elle ne poussa point davantage le déplorable incident.
L’orgueil entêté de Paulette la frustra du trop facile retour en grâce que sa mère lui ménageait. Elle ne redescendit pas, et ne répondit rien. Elle pensait qu’Hélène viendrait auprès d’elle l’embrasser, la cajoler, lui demander pardon des rigueurs d’un père injuste. Ce fut Adèle, un moment plus tard, qui monta l’exhorter à reconnaître son tort :
— Quoi ! qu’est-ce que j’ai fait ? se défendit Paulette. J’ai répété une chose que maman avait dite. C’est un crime ? Papa me déteste. Il voudrait me voir morte de faim pour avoir une bouche de moins à nourrir. Va, toi aussi, tu le comprendras…
Elle jeta d’une voix distincte l’atroce accusation et, d’en bas, son père l’entendit.
— Veux-tu bien te taire ? adjura sa sœur en lui fermant de ses doigts la bouche.
Elle l’entraîna dans leur commune chambre, lui fit honte de ses idées criminelles, la raisonna, essaya de l’attendrir, l’attira sur ses genoux :
— Ma pauvre Paulette, tu tiens donc à être malheureuse ? Tu le seras encore plus si tu cherches à peiner les autres. Ne te raidis pas quand le bon Ange te pousse. Nous avons le meilleur des pères. Descends vite te réconcilier avec lui.
Paulette se débattait et, comme dans tous ses moments de violence, déboutonnait et reboutonnait la collerette de son corsage. Elle s’en alla vers la fenêtre, y appuya son front boudeur :
— Laisse-moi, Adèle, tu m’énerves. Si je ne suis bonne qu’à faire des sottises, tant pis pour moi. Ce qui est écrit est écrit.