— Monsieur, répondit Bernard, glissant ses lunettes dans leur étui d’un air d’embarras et d’affliction qui n’avait rien de simulé, non, certes, je ne vous oubliais pas. Mais vous ne deviez revenir que demain… D’amères nécessités nous ont fait un devoir, une occasion s’offrant, de ne point attendre. Je le regrette. Oui, je le regrette. Croyez qu’il a fallu des raisons bien graves… Je vous l’ai dit, notre ami Robert est pauvre. Nous-mêmes nous sommes très éprouvés par les événements…

Hélène, jusqu’à ces mots, était demeurée assise, inattentive en apparence au colloque des deux hommes, écrivant à Jules dont elle avait enfin des nouvelles et qui se battait, pour l’heure, en Picardie. Elle se leva tout d’un coup, vint au client penaud, irrité, prêt à partir.

— Détrompez-vous, monsieur, déclara-t-elle d’un ton cavalier, ce n’est pas mon mari qui vous a manqué de parole, c’est moi en son absence. Un autre amateur était venu après vous ce matin, il a reparu cet après-midi, il a insisté. Je savais M. Robert pressé de vendre, j’ai vendu. Mais si vous ne tenez pas à la planche originale, nous pourrons…

Le client devinait le sourd conflit que la vente de l’eau-forte avait failli causer dans le ménage Dieuzède et la grandeur d’âme de Bernard s’accusant plutôt que d’humilier sa femme. Il considérait le libraire ; la singularité magnifique de ce visage d’un autre temps le médusait beaucoup plus qu’à sa première visite. Bernard, de son côté, pressentait en cet homme d’un extérieur si humble un pèlerin des mondes invisibles tel qu’il en avait quelquefois croisé sur les routes terrestres. Une conversation se noua entre eux où leurs âmes se découvrirent promptement fraternelles.

Toustain, Hildebert Toustain ne revendiquait aucune parenté d’origine avec le maître d’œuvres qui, vers 1250, acheva le chœur de la cathédrale. Mais ce glorieux homonyme, s’il avait rencontré Hildebert, eût songé devant lui au bon Cyrénéen qu’un vitrail montre s’inclinant pour saisir la poutre de la Croix trop lourde, tandis que le divin porte-croix se raidit en arrière, à bout de forces, comme prêt à la lâcher.

Hildebert semblait avoir traversé les siècles, monté sur la vieille mule de Gargantua, laquelle « servit neuf rois ». Il n’avait rien pourtant d’un fossile, mais gardait l’œil simple et la foi brûlante d’un chrétien des grandes époques. Aucun éclat extérieur n’avait signalé sa vie. Son père était un marchand d’antiquités établi au Mans, rue des Filles-Dieu, et dont le commerce avait mal fructifié, car il achetait à trop haut prix des objets authentiques, d’une vente difficile. Après des études décousues, le jeune Toustain s’en était allé à Paris faire son droit « pour faire quelque chose ». A court d’argent, il entra chez un avoué, expéditionnaire aux gages de soixante francs par mois ; il fut ensuite commis chez un libraire-éditeur, et si l’éditeur n’eût point fermé boutique, il serait demeuré là jusqu’à sa vieillesse, aussi loin d’être ambitieux qu’un frère lai dans un couvent. Il aimait éperdument les livres, les estampes ; il possédait de naissance l’appétit et le flair du beau.

Une rencontre merveilleuse avait décidé sa formation. Dans la mansarde où il gîtait en son jeune temps, il eut pour voisin le peintre mystique, Léon Colombat, alors obscur et misérable. Colombat, que Toustain admirait sans réserves, discerna cette âme ingénue propre à recevoir le souffle de son génie visionnaire ; il exalta ses facultés afin d’y réfléchir son image, comme la flamme d’une lampe d’autel se contemple, empourprée, dans le verre où repose l’huile qui la nourrit. Plus tard, Colombat s’éloigna de Toustain ; tous deux s’étaient mariés, et Mme Toustain eut des piques avec Mme Colombat. Mais cette amitié dominatrice avait laissé dans l’intime de Toustain une transfiguration.

Au moment où son libraire fit faillite, Toustain hérita d’un oncle chanoine au Mans, quelques rentes fort minces et une maison délabrée. Il fut marri d’interpréter comme une bénédiction du ciel la mort de son oncle. Pourtant, ce peu qui lui tomba dans la main le préserva des pires amertumes : sa femme, dont il n’avait jamais eu d’enfants, était demeurée, à la suite d’une frayeur, paralytique ; elle réclamait, nuit et jour, son dévouement. S’il avait dû gagner leur pain, il eût été réduit à la mettre dans un hospice. Comme beaucoup de provinciaux d’origine, quand Paris est usé pour eux, il avait regagné sa ville natale, content d’y respirer l’air calme des matins d’autrefois, et de vieillir sous les solives d’un logis où le dernier d’entre les siens avait exhalé son âme.

Mais il n’était pas homme à s’éteindre dans l’inertie des heures toutes pareilles. Une charité toujours en alerte perpétuait sa jeunesse. Bernard observa que des larmes de compassions pieuses illuminaient souvent « ses pupilles de bon chien ». Il se voûtait à la manière de quelqu’un « qui aurait voyagé des mois sous la pluie ».

Bernard, comme s’il le connaissait de longue date, lui confia ses désastres et ses anxiétés. Toustain, aussitôt, s’offrit à l’aider en recommandant son magasin ; par malheur, dans cette ville, si peu de gens s’adonnaient aux choses de l’esprit ! M. Dieuzède vendrait des chapons ou des bouteilles de cidre, sa fortune serait immédiate ; mais, des livres et de beaux livres ? Malgré tout, grâce à la guerre, une clientèle de passage était espérable, des amateurs fervents, et qui ne marchanderaient pas.