— Ah ! la guerre ! dit Bernard douloureusement. Il y aura donc du sang des blessés et des morts sur chacun des chiffons de papier que nous encaisserons !
Ils s’entretinrent des écrasantes incertitudes que traînait à l’horizon des tranchées cette troisième année d’hécatombes ; plus le fléau durait, moins le terme se laissait entrevoir. Toustain l’envisageait comme « une piqûre de guêpe » auprès des bouleversements ultérieurs qui dévasteraient la face du monde. Bernard, ayant besoin d’éclairer l’avenir en beau, contemplait, au delà des temps d’épouvante, une phase de paix semblable à un matin de Pâques où les peuples communieraient à une même table eucharistique.
Quand Toustain partit, il lui serra chaudement les deux mains, dans cette pensée naïve : « Ici, j’ai trouvé peut-être ce que je n’avais point là-bas, ce bien inestimable, un ami vrai. »
Hélène s’était éclipsée ; Toustain l’offusquait par sa mine de pauvre et de grison dévot. Elle n’aimait guère les hommes « qui sentent l’eau bénite » ; et, d’une façon obscure, elle lui en voulait : pourquoi venait-il donner raison contre elle à son mari ?
Cependant, la visite de Toustain releva, comme eût dit Jules, « la pression barométrique » du ménage Dieuzède. Bernard y lut un signe de conjonctures heureuses ; Hélène reconnaissait tacitement que Bernard, maintes fois absent du réel, le dominait par ses intuitions et qu’elle avait eu tort de ne jamais les suivre. Paulette, elle-même, ayant tout entendu, se rendait, pour l’heure, à l’évidence des supériorités paternelles.
Le vendredi était jour de marché sur la place de l’Éperon ; la rue de la Barillerie, par où l’on y descend, fut moins déserte que la veille. Hélène débita des boîtes de papier à lettres, des images dévotes, quelques romans de la collection Nelson, et Bernard vendit, pour vingt-cinq francs, à un jeune blessé, musicien de son état dans la vie civile, les trois tomes reliés en veau des Mémoires de Grétry ; le premier de ces volumes portait à la page de garde une mention originale :
« Donné par l’illustre Grétry au jeune Piccini âgé de trois ans pour lui avoir dit en quel ton la musique jouait la Marseillaise. »
Le samedi, on fit de moins brillantes affaires. Un chanoine archéologue, en relations avec Toustain, l’abbé Quoniam, entra pour examiner quelques ouvrages curieux que Bernard avait serrés sur les rayons de l’armoire flamande. Il promit de les signaler à une Société savante, mais n’acheta rien.
La semaine, malgré tout, s’acheva dans une reprise de confiance. Hélène, afin d’atténuer le tourment du lendemain, essayait de vivre comme s’il n’y avait pas de lendemain ; et Bernard comptait qu’entre les bénéfices et les charges de sa maison « un miraculeux imprévu » rétablirait l’équilibre.
Le dimanche matin, en s’éveillant, comme la journée s’annonçait très belle, il émit le projet d’aller avec les enfants entendre la grand’messe à la cathédrale. Hélène déclara d’abord qu’elle irait seulement à la messe de midi : elle voulait prendre un bain ; ne plus avoir sa salle de bain affectait d’une privation quotidienne sa délicatesse : les ordes poussières de l’emménagement se collaient à toute sa peau comme la crasse de l’indigence ; ce dimanche, puisque le magasin restait fermé, elle pourrait songer, enfin, à sa personne.