Hélène ne prêta qu’une attention volage à cette vue mystique. Ils avaient gravi l’escalier au centre de la place, et ils entrèrent par la porte de la tour, sous le grand orgue. Des hauteurs du transept son mugissement déferlait ; un répons mâle des chantres lui fit écho. Hélène, depuis longtemps sevrée de toute émotion musicale, fut enlevée d’un brusque élan hors du flux trouble et grisâtre des pensées journalières. Lorsque ses yeux s’élancèrent aux fenêtres à meneaux, prodigieuses, qui montent jusqu’à la voûte éperdue, lorsqu’elle aperçut, vis-à-vis d’elle, l’immense rose translucide, elle céda au vertige d’une grandeur irrévélée.
Elle prit les devants, et ils descendirent, à gauche, par le bas côté, puis s’engagèrent au milieu de la grande nef, là où les fidèles, plus clairsemés, laissaient libres des prie-Dieu. Le profil chevelu, excentrique de Bernard et la toilette d’Hélène ne passèrent point inaperçus.
Au chœur, la maîtrise commençait un Gloria palestrinien. Bernard eut l’impression que l’entrelacement des voix, par les lignes de leur mélodie, configurait la structure de la cathédrale. Les massives tenues des basses correspondaient à la stabilité des colonnes, et le chant qu’elles supportaient, à la courbe des arcatures, aux joints des arêtes, à la progression des travées. Quand les soprani prolongeaient une note aiguë sur la marche plus dense des autres parties, il comparait cet éclat sonore aux javelots du soleil dardant parmi les ogives de l’abside. Il croyait voir toute la nef, avec son rythme roman de colonnes et de piliers, procéder d’un mouvement insensible et solennel vers la sublimité bondissante du chœur ; là, derrière le maître-autel, l’hémicycle des arcs brisés, les géantes colonnes qui les exaltaient, si parfaites en leurs proportions qu’à distance elles semblaient légères, et, entre leurs fûts ou plus haut qu’elles, l’écarlate, le bleu, l’améthyste des verrières ardentes, cette hiérarchie de triomphes l’émerveillait, de même qu’un Saint des Saints gardé par des archanges debout, en éternelle oraison. Un vitrail surtout fascinait son regard de myope, celui où un grand trèfle éploie ses feuilles, pareil à la face et aux bras d’un Crucifié lumineux. Transposition divine des apparences ! Une herbe des champs devenue la forme du Rédempteur !
Gloria in excelsis… Comme la blanche cathédrale était faite pour la gloire, et comme cette musique délivrait le cri enfermé dans ses parois, l’hymne aux altitudes de Dieu, la promesse de paix aux hommes de volonté droite ! Une même sagesse heureuse avait pondéré les nombres des harmonies et les rapports des voûtes avec les fondations ; le même appétit d’un amour infaillible en son terme séparait les voix pour mieux les fondre en un et divisait les nefs pour les mieux ramener au sanctuaire.
Tu solus altissimus… Tout ce qui est changeant respirait dans la présence unique de l’Absolu. Bernard se reposait en cette plénitude.
— Ici, rêva-t-il, les pauvres ont à eux le plus magnifique des palais ; le Paradis descend au-devant d’eux, afin qu’ils y montent comme des rois ; le Pain d’éternité leur est offert, et il ne leur coûte rien.
Les tracas de sa librairie, les amertumes de son ménage, l’oppression des temps de guerre reculaient très loin de son cœur extasié ; et il supposait que les siens partageaient sa totale allégresse.
Hélène, cependant, se bornait à un bien-être plus sensitif. Elle percevait par toutes les fibres de ses nerfs l’enchantement des voix ; ses prunelles se délectaient dans la puissance des architectures et les vitraux la ravissaient comme une imagerie d’Épinal merveilleusement chatoyante. L’église lui représentait moins une maison de prière qu’un lieu de volupté spirituelle.
Aussi, quand l’Amen du Gloria eut expiré, son esprit dériva-t-il vers les accidents extérieurs qui dissipaient son attention. Tandis qu’Adèle suivait, dans son paroissien, la lecture de l’Épître et que Charles, les pieds joints sur le barreau de sa chaise, se tenait sage, pénétré d’un respect docile, Paulette cherchait, à droite et à gauche, des objets divertissants ou comiques.
— Pourquoi, se dit Hélène, le premier et le dernier de mes enfants ont-ils le tempérament dévot ? Pourquoi Paulette est-elle née indifférente ? C’est elle qui, toute petite, me demandait :