— Maman, il n’y a qu’un bon Dieu ?
— Oui, Paulette.
— Oh ! fit-elle, c’est bien suffisant. Elle tient de ma mère et des Restout. Les choses qui ne se laissent ni voir ni palper, elle s’en méfie. Elle a l’esprit de contradiction : parce qu’on lui enseigne à croire, elle est tentée de ne pas croire. Un je ne sais quoi la tourmente que Bernard appellerait diabolique…
Elle ne scruta point davantage le problème dont l’idée la traversait. Devant elle étaient assis deux jeunes gens portant l’uniforme de médecin militaire : l’un paraissait attentif à l’office qui se déroulait ; l’autre, les jambes croisées, y assistait comme on entend, au concert classique, un morceau très connu. A l’Évangile, tous deux se levèrent ; et, par un de ces mouvements simultanés que rien de conscient ne justifie, ils se retournèrent, dévisagèrent les Dieuzède ; Hélène, tout en affectant de ne pas les remarquer, enregistra, d’un prompt coup d’œil, leur physionomie.
Le plus proche d’elle était moyen de stature, mince, les joues comme consumées d’une fièvre de labeur ou de passion ; sa barbe, aux anneaux blonds très soyeux, atténuait la dureté sensuelle de ses lèvres ; Hélène fut presque blessée de son regard fulgurant et froid comme l’éclair bleu d’une épée ; elle en reçut un choc analogue à la décharge fluidique émise par les pupilles d’un hypnotiseur.
Son compagnon, au contraire, se dressait avec une prestance avantageuse ; il portait dans sa mine l’aplomb d’un homme riche. Une tête longue casquée de cheveux extraordinairement noirs, un teint chaud et bronzé, des lèvres comme vermillonnées sous une moustache ondoyante déclaraient un sang exotique. Il arrêta sur Bernard et sur Hélène des yeux vibrants de curiosité et d’obscure sympathie.
Ni l’un ni l’autre ne retint les réflexions d’Hélène ; elle fit une simple remarque : celui des deux qui suivait la messe d’un air convaincu, c’était le blond, le médecin à l’œil dissecteur et oppressif ; le grand, celui qui avait une tournure de galant homme, n’était là, visiblement, qu’en dilettante ou pour accompagner son ami.
Mais cette comparaison glissa dans les remous d’une pensée qu’elle ne voulait assujettir à rien. Elle regardait vers le haut de la nef, entre les doigts gantés d’une femme, la tranche dorée d’un paroissien, d’où le soleil rebondissait comme d’un miroir. Cet or divertit sa vue, puis la fatigua. Elle ouvrit son petit livre de piété, essaya de lire. Mais son âme s’en allait ailleurs, abandonnée à l’enveloppement de l’orgue qui jouait seul un offertoire.
Les ondes massives des jeux graves dissolvaient des harmonies fondues, par des transitions chromatiques, de tonalité en tonalité, tandis qu’au-dessus tremblait un chant incertain, modulé dans le prisme des timbres ainsi qu’à travers les nuances d’un vitrail. Une fois de plus, elle se revit à Portzic, en automne, au crépuscule : elle soulevait un rideau de sa chambre ; la nappe de la mer montante murmurait contre les rochers ; des brumes derrière des brumes s’éclairaient, jusqu’à la zone purpurine de l’occident, perdu comme au delà des songes. Elle écoutait comme on écoute en dormant une musique fictive investie de sonorités inconnues.
Soudain, elle se dégagea de cette incantation ; Bernard, après le Sanctus, s’était agenouillé ; elle demeura, un instant, assise et réfléchit :