— Portzic est loin. Il n’y a plus que notre misère. En sortirons-nous ? Bernard est-il homme à m’aider ? Il aurait dû se faire moine. Même tondu, il serait beau sous le capuchon d’un froc. Je l’imagine chantant des psaumes, méditant, lisant des mystiques, sans avoir à chercher son pain. Voilà sa vie qu’il a manquée…
Or, à la même minute, Bernard, délogé de son exaltation par une soudaine reprise des soucis terrestres, s’égarait en des calculs budgétaires dont l’incertitude n’avait rien de jovial.
— Pourrai-je payer à Bonfils les trois mille francs de la première annuité, plus les cinq cent cinquante d’intérêts pour les quinze mille non encore soldés ? Si, au moins, j’avais une femme économe…
Mais la hallebarde du suisse frappa sur les dalles trois coups secs. Il se fit un remuement de chaises, puis un silence révérentiel. La Consécration commençait. Hélène, à genoux, le front incliné, bien qu’elle ne priât point du fond de son cœur, participait à la solennité du mystère, ses vaines inquiétudes s’écartaient. Confus d’avoir subi, juste alors, des pensers lourdement profanes, Bernard se jugeait semblable à ce personnage des anciennes crucifixions qui, debout près de la Croix, tourne vers la foule un visage distrait, oubliant que le sacrifice est pour lui.
— Ah ! mon Dieu ! s’humiliait-il, je ne mérite pas à votre table le plus bas bout de la nappe. Je voudrais être l’encensoir balancé devant l’hostie, et le moindre souffle m’emporte, comme une vile fumée sur un toit. Que je suis ladre et sordide ! Celui qui ne vous donne pas tout, c’est comme s’il ne vous donnait rien. Vous voyez ma détresse, non pour moi, mais pour les miens. Je tremble pour eux, parce que je ne suis pas sûr de vous. Devant vous, non devant les hommes, nous sommes des indigents, d’insolvables débiteurs. Donnez-nous votre paix et délivrez-nous du seul mal qui est de ne point vous aimer.
Hélène trouva brève la fin de la grand’messe, comme le dernier acte d’un drame dont le prologue a duré longtemps. Paulette fut contente de voir au maître-autel, le prêtre se retourner pour la bénédiction finale. Adèle eût souhaité que la cérémonie se prolongeât sans terme. Elle avait, mieux encore que son père, la béatitude aisée. Son minois suave semblait plus limpide, comme si la clarté que buvaient ses prunelles, fût ressortie de tout son être. Jamais elle n’avait assisté à une messe aussi opulente, dans une église pareille à cette cathédrale. Le chœur, plein de surplis blancs, de chasubles et de chapes dorées, entre les colonnes angéliques, sous les reflets des hautes fenêtres multicolores, lui présentait l’image d’une cour céleste. Les splendeurs du dehors se réfléchissaient dans sa contemplation naïve, de même que les flammes des cierges sur la page d’un missel fraîchement enluminé. Sa prière aurait été le simple cantique d’un ravissement, si elle ne se fût souvenue devant Dieu avec tendresse des siens et de leur infortune, des morts de la guerre, des blessés, des agonisants, et de son oncle qui se battait sans doute là-bas pour qu’une Adèle pût, tranquille, entendre chanter un si bel office dans cette nef aux pierres blanches qui, elles aussi, chantaient leur joie.
Mais les clergeons, les officiants, la maîtrise, les chanoines deux à deux l’aumusse au bras, et l’évêque sous sa mitre éclatante, s’en allaient vers la sacristie ample et ensoleillée. Le peuple, hâtif, s’écoulait par toutes les portes. L’orgue se déchaîna en une sortie fougueuse ; l’orage d’une colère divine gonflait ses poumons tonitruants. Bernard, avant de quitter la cathédrale, voulut en faire le tour ; la famille Dieuzède s’avança jusqu’au transept et s’arrêta devant les degrés du chœur, considérant de plus près ce miraculeux ensemble. Bernard se tint, quelques secondes, suspendu entre l’étonnement et l’enthousiasme. S’il élevait ses yeux vers la voûte, ce gouffre de hauteur le confondait. Mais le juste essor des piliers le rassura ; l’enthousiasme prévalut ; il dit à mi-voix :
— Plus beau qu’une symphonie !
Ensuite, il ajouta, pour lui seul, un mot où s’articulait la finalité surnaturelle du sanctuaire :
— Adorer, c’est grandir.